Poubelle !

Par Adrien Tallent, César Lacombe - 10 octobre 2018

La catastrophe que représente l'effondrement du pont autoroutier Morandi au-dessus de Gênes et qui a fait 43 morts nous a ramené à l'ère dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui : l'ère du jetable. Tout ce que nous construisons n'est pas destiné à traverser les âges, mais à pouvoir être rapidement construit, pour pas cher, et pouvoir être rapidement remplacé. Y-aura-t-il des vestiges de la fin du XXe et du début du XXIe siècles encore debout dans 2 000 ans tel le Colisée ? Pas sûr.

Temps de lecture : 5 min

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“Le caractère des constructions antiques est la durée et la solidité, celui des modernes, la fragilité et la brièveté. Et c’est bien naturel pour une époque égoïste. Egoïste parce qu’elle est sans illusions.”

— Giaocomo Leopardi — 


Aujourd'hui les objets jetables ont envahi notre quotidien. Après avoir symbolisé le progrès, ces objets sont aujourd'hui synonymes de gaspillage et de pollution. Historiquement, on peut dater le début de l'ère du jetable lorsqu'en 1891 un certain King Camp Gillette tient une idée qui le rendra riche : plutôt que d'avoir une lame de rasoir qu'il faut aiguiser sans cesse, il a l'idée de coincer une lame à double tranchant dans un support, plus besoin de l'aiguiser, il suffit de la changer. «Vous aurez, en l’employant, la certitude d’être toujours rasé de près sans danger de blessure ou de maladie transmissible, vante une publicité de l’époque. Ses lames à double tranchant servent chacune de 10 à 40 fois et ne nécessitent ni repassage ni affilage. Elles sont remplacées à bon compte par des lames de rechange vendues séparément », disait une des premières publicité pour ce rasoir, au début du XXe siècle.
UN CHANGEMENT DE PARADIGME
Tout cela provient d'un changement de paradigme dans notre manière de concevoir notre rapport au temps. La mondialisation et le village mondial se faisant, les distances ont été profondément raccourcies et les temps de transport avec. Avec l'apparition du téléphone, puis d'Internet, nous sommes entrés dans l'ère de l'immédiateté. Dès lors tout doit aller très vite.

Auparavant, notre rapport au temps était plus lent, on prenait le temps. Cela se voyait alors dans la manière dont nous construisions nos produits : l'objectif était de produire des œuvres monumentales qui dureraient dans le temps et qui marqueraient une civilisation, un roi, un empereur... Les objets, les bâtiments étaient peu nombreux, il fallait donc qu'ils soient monumentaux & résistants. Les techniques d'alors encourageaient cela : le métal, la pierre etc... sont des matériaux robustes. La preuve, aujourd'hui sauf bombardement malencontreux, les bâtiments de nos villes européennes ont pour beaucoup plusieurs siècles dans les jambes et sont toujours debout. 

Aujourd'hui tout cela a changé, les besoins de rapidité, la découverte de matériaux peu coûteux et l'avènement de la société de consommation imposent un rythme élevé que ce soit pour la construction de logement ou pour la fabrique de jouets. On construit vite, pour pas cher et pour pouvoir être facilement remplacé. Il suffit de penser à la différence entre l'étagère de ta grand-mère qui pèse 3 tonnes et que tu peux à peine bouger, mais qui est toujours debout, et ton étagère Ikea en agglo et qui s'effrite 3 mois après l'avoir achetée. L'étape décisive a été la découverte du plastique produit artificiellement à la fin du XIXe siècle et sa généralisation à partir de la seconde guerre mondiale.

Mais cela n'est pas sans danger pour notre belle planète. Dans "jetable" il y a l'idée que l'on jette (bien vu), ainsi les déchets s'amoncellent et des continent de déchets se forment dans les océans. D'après les prédictions, il se pourrait que d'ici 2050 il y ait plus de plastique que de poissons dans les océans... Mais pas de problème les pêcheurs n'auront qu'à pécher des sacs en plastique et les vendre sur les marchés afin que l'on puisse se faire des bons petits plats.

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OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
Afin de rendre les objets technologiques que nous utilisons définitivement jetables, les industriels ont eu une idée de génie : faire en sorte qu'à partir d'un certain temps, nos objets deviennent dépassés ou arrêtent tout simplement de fonctionner. Dites bonjour au miracle de l'obsolescence programmée. Puces dans les imprimantes qui déclenchent une panne de la machine à partir d'un certain nombre d'impressions, mises à jour qui rendent nos téléphones lents et difficiles à utiliser, pièces de rechange non-existantes ou bien plus chères qu'une nouvelle machine... tous les moyens sont bons pour faire en sorte que l'on soit à un moment forcés de racheter un nouvel appareil de remplacement. A court terme, les bienfaits économiques pour les entreprises sont assez évidents mais à long terme les effets écologiques sont plutôt désastreux.

Désormais, l'obsolescence est interdite par la loi mais encore faut-il être capable de la repérer et de savoir à partir de quand on considère que l'on a affaire à de l'obsolescence programmée manifeste.
TOUT EST JETABLE
Les infos sont jetables, les politiques sont jetables quand bien même nous aurions tous besoin d'une vision à long terme afin de voir arriver le futur plus sereinement.

La phrase de Leopoardi est lourde de sens et assez cynique sur notre lucidité quant à notre monde désenchanté. Comme si inconsciemment ou non, on avait conscience que notre modèle ne va pas, ne peut pas durer, qu'il est, lui aussi, jetable comme les millions d'objets que nous jetons chaque année. On ne se fait plus d'illusions sur notre temps passé sur Terre. On peut aussi relier tout cela à l'individualisme qui prévaut dans nos sociétés mais aussi à la fois dans le progrès. En effet, on peut voir dans le fait de construire des choses éphémères un certain égoïsme dans le sens où l'on construit pour notre génération, on gère notre génération, nos problèmes, sans s'occuper des problèmes auxquelles les générations futures devront se confronter. En effet, si on s'en souciait réellement on ne détruirait pas la planète, on construirait à long terme or on ne le fait pas.

“A long terme, nous sommes tous morts”

John Maynard Keynes — 


Grâce à cette formule, Keynes réussit parfaitement à expliquer pourquoi les hommes politiques multiplient les décisions inappropriées, parfois même dramatiques, et pourquoi le plus souvent ils ne prennent pas de décisions. En effet, puisque tous ces hommes politiques vont mourir demain ou après-demain, ils ne voient aucun avantage à prendre des décisions courageuses aujourd'hui même si elles pourraient être bénéfiques à long terme. Ces décisions n'auront pas d'effet immédiatement, alors à quoi bon ? Les électeurs, dans leur majorité, ne leur en voudront pas de ne pas prendre ces décisions car eux-mêmes ne voient pas le long terme, ils veulent des effets immédiats sur leur santé, leur pouvoir d'achat, leurs impôts…

Si on cherche une raison plus positive afin de justifier la construction éphémère, on peut penser que la foi dans le progrès y est aussi pour quelque chose. En effet, construire pour du court terme doit aussi permettre, en théorie, le remplacement et donc la modernisation plus rapide des infrastructures. Les problèmes arrivent lorsque l'on cherche à faire durer le plus longtemps possible des constructions éphémères. Par exemple, les centrales nucléaires en service depuis plusieurs dizaines d'années où les immeubles HLM qui deviennent insalubres sans modernisation.

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JE JETTE DONC JE NE SUIS PLUS
Mais finalement, ce que je jette par dessus tout n’est-il pas mon propre temps ? Pensez aux heures passées à zapper, à laisser filer le temps. On fustige les pirates de notre attention d’accaparer notre temps, mais sans être l’avocat du diable, ce que je jette par dessus tout c’est mon temps et la responsabilité ne peut pas être uniquement celle de ces pirates pour une personne qui se dit majeure et responsable. Tout ce temps perdu à ne rien faire, ce “Netflix & chill” où je saute d’une activité à l’autre comme je zappe des Marseillais aux Ch'tis, ce que je jette par dessus tout c’est ma capacité à faire des choses, d’être acteur et non plus consommateur.

“Plus aucune catégorie d'âge ne semble échapper à cette fuite en avant, les retraités et les enfants ayant eux-mêmes maintenant un emploi du temps surchargé. Plus on va vite, moins on a de temps.”

— Les Temps hypermodernes, Gilles Lipovetsky  — 


En ne faisant rien, on jette ce qu’on est, on dit souvent qu’on n’a “plus de temps” mais ça ne veut rien dire, on jette juste notre temps, on a toujours eu, et on aura toujours le même temps que ce soit en 5000 av. J.-C. ou en l’an 3 000.

Une journée dure toujours 24 heures, la seule chose qui change est la manière dont on l’utilise.

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