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Comprendre... Vous n'avez que ce mot-là à la bouche

Par Adrien Tallent, César Lacombe - 10 avril 2018

L'homme aime savoir, aime comprendre. De Platon à Leibniz, en passant par Descartes, l’homme a toujours voulu formaliser ses connaissances et comprendre rationnellement.

(temps de lecture : 9 min)

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 Un des points culminant de cette quête - presque religieuse - fut la caractéristique universelle de Leibniz où ce dernier, qui dans une volonté de savoir omniscient, a voulu formaliser la connaissance rationnelle grâce à un langage à la logique mécanique implacable. L’histoire de la pensée à été structurée - au moins jusqu’à Nietzsche - par une volonté d’explication, de connaissance et de compréhension du monde qui serait totale. C’est la quête de la vérité ontologique prônée par Descartes, si l’on pense que l’on peut connaître par la raison, rationnellement, c’est bien car je crois pouvoir atteindre une vérité supérieure. Si je refuse cette croyance superstitieuse en une vérité ontologique, à quoi bon essayer de tout connaître rationnellement...Notre rapport au monde s’est construit selon cette quête de la connaissance afin que l’homme s’émancipe d’une nature effrayante. 


  « C’est la peur qui pousse l’homme à détruire la nature, nous vivons dans une société qui cherche systématiquement à tout contrôler, à tout canaliser, à détruire les émotions »

– François Terrasson, La Peur de la Nature

Le fait est que cette volonté de compréhension et d’explication a subi un transfert et ne s’est plus uniquement cantonnée à la nature qui est partout autour de nous, mais aux hommes. On cherche toujours à comprendre pourquoi les autres agissent d’une certaine manière, ce qu’ils ont en tête, le dessein derrière leurs actions. Puisque les hommes sont des êtres de raison, leurs actes sont de raison et doivent bien être intelligibles. Depuis qu’on a quitté le paradis, on n’agit plus innocemment. Il est impensable qu’une action ne soit pas l’expression d’un dessein rationnel, fusse-t-il inconscient - merci Mr. Freud. Tout ce qu’on fait veut dire quelque chose et c’est en analysant et décortiquant un acte qu’on lui trouvera sa cause.
Mais la vraie question est pourquoi veut-on comprendre, connaître, si cela implique de se donner l’illusion de connaître ? Tout simplement parce que l’on a besoin de se rassurer, de ne pas avoir l’impression de naviguer dans l’inconnu toute notre vie. On veut connaître car cela nous permet d’anticiper, on retrouve là toute la critique nietzschéenne.

EXPLICO ERGO SUM

Lorsque l’on parle de vouloir tout expliquer par des causes, on pense immédiatement bien sûr, à la religion. En effet, avant même les explications scientifiques que l’on cherche à tout prix aujourd’hui, l’Homme s’est représenté une cause absolue et quoi de plus facile que de s’imaginer un Dieu qui serait la cause de tout et qui plus est la cause première. On peut même penser que le fait de vouloir tout expliquer est une caractéristique intrinsèque, constitutive de l’Homme. En effet quel est le but de la religion sinon expliquer ? Expliquer pourquoi le temps est bon, pourquoi le temps est mauvais, pourquoi votre enfant est malade, pourquoi la récolte est mauvaise … bref, pourquoi les choses sont ce qu’elles sont et pourquoi les événements, mêmes les plus tragiques, arrivent.

Aujourd’hui on cherche donc des explications du point de vue rationnel, un dogme en a remplacé un autre. On veut expliquer ce que font les autres comme ayant obligatoirement une cause et une fin : si quelque chose se passe c’est parce que tel effet, telle loi physique, a agi sur elle et cela se fait dans un but. Il est à noter que cette démarche peut se faire consciemment comme inconsciemment, mais on voit bien là que l’on arrive à un diktat de la pensée intelligible, rationnelle. Dans toute production humaine, il nous faut comprendre la volonté qui s’y cache. Même dans une production - littéraire, cinématographique, picturale… - il nous faut savoir pourquoi l’auteur a dit, montré, représenté cela de telle manière. On échafaude des théories sur absolument toutes les productions humaines afin de leur faire dire ce qu’on a envie d’entendre, afin de justifier tout acte. On cherche finalement à comprendre, expliquer les subjectivités et le dessein qui en découle. Même si j’ai face à moi quelque chose qui n’est absolument pas réfléchi, je vais tout de même en tirer une explication, mon explication. On parle bien de mon explication car elle est totalement indépendante de l’auteur. Je force un dessein dans une production que j’observe. J’ai peut-être juste en face de moi une simple expression de la subjectivité d’un individu, mais je cherche à y trouver un acte rationnel avec une cause et une volonté, un but. Et si le mode de compréhension n’était pas la raison mais l’émotion ? Pourquoi ne pas simplement accepter une pure expression d’une subjectivité au lieu de chercher un acte à interpréter, à réinterpréter, et encore, et encore.

Cependant, cette volonté d’explication et de compréhension des choses via la rationalité n’est pas uniquement réservée aux subjectivité humaines, mais à la nature en général comme nous l’avons mentionné plus tôt. Toujours est-il que bien que cela puisse être louable, notamment dans l’opposition de fait à l’obscurantisme religieux contre lequel la science s’est battue. Un excès de volonté d’explication sur la base de la rationalité a emmené une lecture froide du monde, instrumentale, où l’émotion disparaît. On l’oublie au profit de la rationalité qui offre une grille de lecture carrée et rigide du monde, mécanique, où la logique est reine et où la prévision et le contrôle sont les maîtres mots. Le monde est réellement désenchanté, pour des êtres sensibles et émotifs - l’être humain au hasard - quel plaisir pouvons nous avoir à habiter un monde où notre existence se base sur la prévision et le contrôle et où le sensible n’a plus sa place ?

Face à cela, la pensée phénoménologique a défendu un retour aux choses mêmes, au déjà-là. C’est une méthode qui cherche à voir le monde tel qu’il nous apparaît. En s’opposant à une métaphysique qui ne voyait que la connaissance par la rationalité, la pensée, l’entendement comme unique voie pour réellement connaître l’essence des choses, la phénoménologie a défendu que nous pouvons connaître sensiblement, par nos sens, et donc a refusé la critique de la connaissance sensible qui la précédait. De cette façon, la phénoménologie approche le réel différemment que par un dualisme qui affirme une séparation entre le corps et l’esprit, en unifiant ces deux modes d’être. L’homme se retrouve réconcilié avec le réel et il peut le réinvestir de manière sensible, ne l’appréhendant plus uniquement qu’avec une froide raison.


« La méthode de la phénoménologie consiste à revenir aux choses mêmes »

– Edmund Husserl - 

JE NE COMPRENDS PAS TU PEUX M’EXPLIQUER ?  

Si une approche de la réalité par le prisme de la rationalité nous a livré une nature froide et austère, une approche de l’homme par le biais d’une rationalité toute puissante où chacune de ses actions aurait un dessein intentionnel soulève des problèmes éthiques. 

Tout d’abord, cette approche crée une hiérarchie entre ceux qui savent, qui parlent, et ceux qui ne savent pas, qui écoutent. Puisqu’il faut faire un effort de compréhension, que nous devons être acteurs pour comprendre et pas uniquement être passif à la réception d’un discours, il y en a qui ne comprendront pas. Ainsi, naissent ceux qui sont en mesure de comprendre et qui parlent, tandis que les autres les écoutent avec attention. Il y a un vrai business qui se crée et qui fabrique de toute pièce une hiérarchie entre les individus. N’oublions pas en effet que le savoir est un rapport de domination entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Chercher donc à tout prix à créer un savoir rationnel sur les actes des hommes crée des rapports de domination qui ne sont en réalité que des chimères.

Ensuite, l’humain n’est plus que considéré comme un être rationnel, on refuse de voir en lui la part d'irrationalité qui s’y terre. On oublie trop souvent que l’Homme est un être sensible, un être sujet à des émotions, et on idéalise et surreprésente sa part de rationalité alors que ce n’est qu’une partie de ce qu’est l’Homme. On crée une hiérarchie illusoire entre les hommes en refusant de l’accepter en entier. Mais rappelons que la raison est ce qui est prévisible et contrôlable, et quoi de mieux qu’un homme prévisible et contrôlable, je vous le demande ?

Enfin, penser chaque action comme l’expression d’un dessein intentionnel nous emmène au pire mal qui soit : croire que l’on sait, croire que l’on comprend, alors qu’on est dans une croyance illusoire et qu’on ne sait pas. C’est ce qui produit les pires barbaries. Comme Foucault l’a montré à travers toute son oeuvre, le savoir et le pouvoir sont liés, et si le pouvoir produit du savoir, le savoir produit aussi du pouvoir, c’est l’instrument de la domination.


  « Il faut constater que le pouvoir produit du savoir ; que pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre ; qu’il n’y a pas de relations de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir. »

– Michel Foucault, Surveiller et punir

MAMAN J’AI PEUR

L’Homme n’aime pas ne pas savoir, il n’aime pas ne pas pouvoir expliquer pourquoi les choses sont ainsi faites : il n’accepte pas l’inexplicable. Il suffit de remarquer que de tout temps les sociétés humaines ont créé des religions, des dieux dans le but de pouvoir tout expliquer.
Finalement le positivisme d’Auguste Comte qui considère que la vérité se réduit à un ensemble de faits scientifiques a remplacé le dogme religieux : au lieu de tout expliquer par la religion, on explique tout la science.

Mais on voit que beaucoup de petites croyances sont encore très persistantes, on peut penser notamment aux superstitions. En effet, dire « ça porte malheur » permet d’expliquer pourquoi des malheurs nous arrivent. Et même dans une société où la croyance religieuse se perd, il nous reste encore des croyances un peu mystiques avec un nouveau dieu qui ne dit pas son nom : le hasard, la chance. En effet, pour les événements qui surviennent dans notre vie et que nous ne pouvons expliquer, nous disons « je n’ai pas de chance » or cela n’a pas de sens, il n’y a pas de chance ou de malchance, il a juste des événements qui nous arrivent. Mais c’est juste que le hasard fait peur, on a peur de ne pas pouvoir expliquer, contrôler notre vie alors que c'est justement le hasard qui permet l'imagination, le rêve.

  « Si fuéramos capaces de volver nuestro destino al azar y aceptar sin desmayo el misterio de nuestra vida, podría hallarse próxima una cierta dicha, bastante semejante a la inocencia. »

– Luis Buñel, Mi último suspiro

Alors on nous enseigne à chercher à tout expliquer : les mathématiques sont la matière noble, en français on nous enseigne à faire des explications de textes … pourtant on s’est tous dit un jour que les explications, les interprétations d’un texte par notre prof de français étaient parfois ... comment dire ... étranges : on veut toujours savoir pourquoi l’auteur a écrit ces lignes, toujours le “pourquoi ?” Et si la bonne posture n’était pas plutôt celle de Luis Buñel, le célèbre réalisateur surréaliste espagnol, qui ne voulait pas que l’on décrypte ses films.

L’ACCEPTATION

Il faut faire le deuil du tout rationnel. Il faut arriver à l’avant-dernière étape du deuil : l’acceptation. Il faut accepter l'irrationnel, et quand on a une action, une production, ne pas chercher à y voir un geste qui a une cause, qui tend vers une finalité, qui a un dessein, mais accepter ça comme l'expression de l'être, l'expression d'une subjectivité, pas d'un point de vue rationnel, mais juste une expression émotionnelle d'une subjectivité, c'est un bout de la personne qu'on a à voir, et il n'y a peut-être rien à y comprendre.

On parlait de dessein tout à l’heure, mais il y a un dasein - mode d’être particulier de l’être humain qui ne suppose pas que de la rationalité. Au-delà de la rationalité, Heidegger cherche par ce concept à rendre compte d’un point de vue métaphysique de l’analyse de la vie de l’Homme dans le monde, du “sens de l’être”. Afin de rendre compte pleinement de ce qu’est l’Homme et de comment il interagit avec son monde, sa vie etc … il y aurait donc une part d’irrationnel intrinsèque à l’Homme. Le mode d'être de l’homme n’est donc pas une pure rationalité, un pur subjectivisme rationnel qu’il s'agirait de capter et d'analyser dans tous ses actes afin de trouver les causes et la finalité, mais un Dasein, une pure existence, où il faut accepter une part d’irrationnel. 

  « L’essence du Dasein réside dans son existence. »

– Martin  Heidegger, Être et Temps

Dasein plutôt que dessein, on ne vous fait pas un dessin. 

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