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Et si le corps n'était pas ce qu'on imaginait ?

21.02.2018 – Par Adrien Tallent, César Lacombe

La représentation du corps a évolué avec le temps, et aujourd'hui la place du corps semble encore remise en question. Les transhumanistes qui voient le corps comme quelque chose de substituable remettent la question au goût du jour et le corps semble délaissé car il ne nous permet pas d'aller "plus vite", chemin que prend pourtant notre société. On pourrait se demander comment notre vieux corps peut être encore d'actualité à l'ère de l'IA et des robots qui rendent risibles nos capacités physiques.

HERITAGE JUDEO-CHRETIEN

Dans la représentation judéo-chrétienne, dont l'héritage est un des piliers de notre civilisation occidentale, le corps a une place bien particulière. Dans cette représentation, le corps est marqué par le péché. L'esprit va être beaucoup plus important que le corps, beaucoup plus pur que le corps qui sera lui pécheur : c'est l'esprit qu'il faut sauver, c'est l'esprit qui ira au paradis tandis que le corps sera enterré.

Dans La Montagne Magique de Thomas Mann, Naphta, personnage jésuite allégorie du penseur religieux, affirme que le propre de l'homme est d'être malade.

“La maladie est parfaitement humaine, reprit aussitôt Naphta ; car être homme c'est être malade.”

— La Montagne magique, Thomas Mann — 


La perspective chrétienne, représentée par Naphta, considère ainsi que le corps n'est en réalité qu'un intermédiaire, voire un obstacle, entre nous, les êtres humains, et l'éternité. En effet, contrairement au corps, l'esprit est éternel. Le corps est vu comme imparfait, il vieillit jusqu'à la mort du corps puis disparait alors que l'esprit est voué à l'au-delà, à l'éternité. Le corps est proche de la nature, l'esprit qui s'y oppose.

“Cependant Naphta expliquait le respect que le Moyen Âge chrétien avait témoigné à la misère du corps, par l'approbation religieuse qu'il avait accordé à la souffrance de la chair. Car les ulcères du corps ne rendaient pas seulement évidente sa déchéance, mais encore ils correspondaient à la vénéneuse perversité de l'âme d'une manière édifiante et satisfaisante pour l'esprit, tandis que la beauté du corps était un phénomène trompeur et offensant pour la conscience, phénomène que l'on faisait bien de repousser en s'humiliant profondément.”

— La Montagne magique, Thomas Mann — 


Dans ses débats avec Settembrini, avocat de la Raison et du Progrès, Naphta en vient à dire qu'il est ridicule de débattre à propos de la dignité humaine car la véritable dignité tient de l'esprit et non pas du corps. Dès lors, cela explique pour quelles raisons l'Eglise ne condamnait pas les châtiments, voire les encourageaient car châtier le corps permet à l'esprit de le dominer et d'éviter qu'il en tire des jouissances impures.

PHILOSOPHIE CARTESIENNE ...

Notre société occidentale est aussi profondément marquée par le dualisme cartésien, où la place du corps est primordiale. Descartes défend en effet une séparation claire entre le corps et l'esprit. C'est-à-dire que l'esprit et le corps seraient de natures différentes, ils auraient pu être deux expressions différentes d'une chose de même nature, mais Descartes soutient qu'ils sont distincts mais qu'ils interagissent entre eux. Ces idées de séparation de l'esprit et du corps et que corps et esprit seraient deux éléments de natures différentes sont très ancrées dans notre société.

“Je ne connais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens.”

— Principes de la philosophie, René Descartes — 


De plus, dans notre société actuelle, les sciences de l'esprit sont considérées comme plus dignes que les sciences du corps, un métier intellectuel est beaucoup plus valorisé socialement qu'un métier manuel. La conclusion de cet héritage cartésien est qu’aujourd’hui, l'esprit prime sur le corps. En effet, l'esprit est notre part pure, est créateur... quand le corps est notre part animale, indigne. C'est l'esprit qui conçoit, qui pense, qui nous élève au rang de dieu quand le corps nous rabaisse, c'est l'esprit qui est à la racine du progrès technique qui nous a permis de devenir ce que nous sommes, qui nous a permis de nous libérer d'une nature ingrate envers nous. Notre corps nous a donné une faible condition, mais l'esprit nous a permis de la dépasser, notre corps nous rend inférieur physiquement à des animaux puissants mais nous avons pu en devenir les maîtres grâce à la puissance de notre intellect.

TOUJOURS PLUS

Tristan Garcia a théorisé dans son livre La Vie intense, une société contemporaine qui serait régie par la quête de l'intensité. La promesse de notre société libérale occidentale est de nous proposer d'être plus que ce que nous sommes déjà.

“Il y a bien longtemps que la société libérale occidentale l’a compris et qu’elle s’adresse à ce type-là d’individus. Voici ce qu’elle nous a promis de devenir : des hommes intenses. Ou plus exactement des hommes dont le sens existentiel est l’intensification de toutes les fonctions vitales. La société moderne ne promet plus aux individus une autre vie, la gloire de l’au-delà, mais seulement ce que nous sommes déjà – plus et mieux.”

— La vie intense, Tristan Garcia — 


Mais dans cette quête d'intensité, notre corps est largué. Notre corps n'a pas foncièrement évolué en des milliers d'années mais nos esprits si. Nos attentes sont différentes, la pensée a été libérée, l'Homme a gagné des droits et aujourd'hui cherche à dépasser plus que jamais les limites imposées par son corps. Pour que notre corps suive cette quête, il ne reste plus beaucoup d'options : soit on l'augmente, soit on l'abandonne, c'est bien là la promesse du transhumanisme. Ce mouvement reflète la quête de notre époque où le corps est délaissé. C'est bien l'esprit qui sera sauvé par la technologie, les promesses ultimes du transhumanisme ne voient dans le corps qu'une limite à l'esprit. Les rêves les plus fous voudraient s'affranchir du corps pour n'être qu'un esprit stocké sur une puce, qui ne serait plus bridé par notre corps qui est un obstacle à la puissance de notre esprit.

PASSION BEBES-EPROUVETTE

Dès lors, le corps a ses limites, il peut-être vu comme une machine si on fait une analogie avec la robotique Ainsi on ne voit le corps que sous son aspect "mécanique" c'est-à-dire des organes qui fonctionnent telle une machine afin de nous maintenir en vie. Cette conception peut donc se rapprocher de la conception judéo-chrétienne du corps humain qui le voit comme impur, comme signe du péché notamment lorsque l'on parle des idéologies qui ont voulu créer un "homme nouveau" et/ou qui se sont fondées sur une race soit-disant supérieure.

On arrive alors ici à l'eugénisme : contrôler la conception, la procréation afin d'éliminer des "tares", des maladies pour ainsi rendre le corps plus performant. Mais ces conceptions peuvent aller plus loin lorsqu'elles sont mises au service d'une idéologie raciste. On pense alors bien sûr au nazisme qui a posé la supériorité de la race aryenne sur les autres et notamment les juifs ou les tsiganes. Mais le régime nazi est allé plus loin en développant une véritable politique eugéniste inscrite dans des textes de loi : "euthanasie" des personnes handicapés, stérilisations contraintes.

Dans sa quête de perfection du corps humain selon ses critères "eugénico-racistes", le régime nazi distinguait un "eugénisme positif" d'un "eugénisme négatif". Le premier consiste à améliorer la race en favorisant la fécondité des être humains considérés comme supérieurs par une politique nataliste, des soutiens familiers et surtout les lebensborn. Les lebensborn étaient des foyers, des crèches, gérés par les SS et destinés à créer une race aryenne parfaite : de jeunes femmes aryennes y concevaient des enfants avec des SS, y accouchaient anonymement ou se voyaient confisquer leurs enfants afin qu'ils y soient élevés dans le but de devenir de futurs SS. L'eugénisme négatif consistait à défendre les aryens des maladies héréditaires et des groupes humains considérés comme inférieurs.

Mais dans le futur, l'eugénisme peut être imaginé encore plus extrême, c'est ce qui a amené Aldous Huxley à écrire Le Meilleur des mondes. Dans ce roman d'anticipation dystopique, la reproduction sexuée telle que nous la connaissons aujourd'hui a disparu : les êtres humains sont tous des bébés-éprouvette et sont conditionnés dès la naissance. Les embryons sont traités de façon à créer leurs goûts, leur apparence physique, leurs capacités mentales selon leur future position dans la hiérarchie sociale constituée des différentes castes (Alpha, Beta, Gamma, Delta & Epsilon). Dès lors les femmes et hommes des castes inférieures, réduits à leur corps considérés comme des machines, sont véritablement produits selon les besoins du marché du travail.

“Nous prédestinons et nous conditionnons. Nous décontons nos bébés sous formes d'êtres vivants socialisés, sous formes d'Alphas ou d'Epsilons, de futurs vidangeurs ou de futurs Administrateurs Mondiaux.”

— Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley — 


De plus, dans ce livre, les citoyens de l'Etat mondial consomment tous une drogue sans effets secondaires, le Soma, qui les plonge dans un état de béatitude mais qui surtout diminue l'espérance de vie à une limite maximum de 60 ans.

Tout cela peut nous paraître loin, pessimiste, cependant, aujourd'hui, des politiques eugénistes se développent et les progrès de la science y sont pour beaucoup : nous sommes par exemple capables de déceler chez des embryons les gènes porteurs de certaines maladies. Dès lors la question se pose : si vous savez que votre futur enfant sera (ou a de grandes chances d'être) gravement malade toute sa vie, avorteriez-vous ? Bien sûr, la quasi totalité des gens, voire la totalité, répondrait “Oui” à cette question et c’est bien normal. En effet, il ne s’agit pas de voir ces possibilités données par la science de prévenir l’apparition de maladies graves, uniquement comme une mauvaise chose et une promesse prométhéenne condamnable car elle irait contre le cours normal de la nature. 

Aujourd'hui, grâce à la science, tous les rêves eugénistes sont possibles, qui permettraient donc de modifier le corps "dès la source" c'est-à-dire lorsque celui-ci est encore au stade embryonnaire. Mais la science permet aussi autre chose : la modification du corps tout au long de la vie. On arrive ici à la question du transhumanisme et de la course effrénée contre le vieillissement et la mort. Pour ses défenseurs, le corps humain est imparfait et est une limite qu'il faut pouvoir dépasser et améliorer.

UN SOUCI DE REPRESENTATION ?

Faisons maintenant une simple expérience de pensée, imaginons que nous sommes en 2186, que nous pouvons n'être qu'esprit. On tombe rapidement face à un problème de représentation, comment se représenter une existence dénuée de matérialité, de corps ? On a l'impression d'être dans un néant, de tomber dans un gouffre sans fond, il est impossible de nous représenter une existence sans matérialité. On voit bien là la connexion et la nécessité d'un corps pour l'esprit. Notre esprit n'est rien sans corps, et si pour complexifier notre expérience, en 2186, notre esprit est déposé sur une puce, cette puce ne deviendrait-t-elle pas notre nouveau corps ? Corps beaucoup plus limitant que notre corps actuel finalement.

Il serait intéressant maintenant de s'intéresser à d'autres représentations du corps. Chez Spinoza, le corps et l'esprit sont l'expression d'une seule et même chose mais sous des modes différents. C'est-à-dire que notre être s'exprimerait de deux manières dont nous avons accès, l'esprit et le corps, mais qui représentent la même chose. C'est-à-dire que s'il se passe quelque chose dans le corps, il se passe quelque chose dans l'esprit et vice versa. Ainsi, dans la philosophie cartésienne où le corps et l'esprit sont de nature différente, et à cause du passif culturel de notre époque, on arrive à une survalorisation de l'esprit face au corps. A l’inverse, pour Spinoza, cela est tout bonnement impossible car corps et esprit sont finalement deux expressions différentes d'une même chose mais notre société est beaucoup plus cartésienne que spinoziste ce qui nous emmène à ces représentations.

“L'ordre et l'enchaînement des idées est le même que l'ordre et l'enchaînement des choses.”

— L'Ethique, Spinoza — 


Chez Spinoza, cette idée que le corps et l'esprit ne sont que différentes facettes d'une même réalité s'appelle le parallélisme et nous donne à voir une autre réalité. En effet, dans cette représentation le corps ne peut être limitant car il est la même réalité que l'esprit. Dès lors, le corps ne peut plus être inférieur à l'esprit ou moins noble que ce dernier puisqu'ils sont précisément la même chose. Cette pensée permet de revaloriser le corps et de questionner son importance vis-à-vis de son alter ego, l’esprit.

Dans la pensée actuelle qui voit le corps comme une machine technique, bien sûr que notre corps est imparfait. Notre force est insignifiante comparée à ce que peuvent produire des machines, mais l’analogie de vocabulaire entre notre corps, et le “corps” des machines produit cette pensée : notre “bras” est moins fort qu’un “bras” robotisé, notre “cerveau” risque d’être dépassé par des “cerveaux” à base de silicium... L’utilisation du vocabulaire du corps humain pour les machines nous fait voir le corps humain comme une machine, une machine foncièrement limitée face à ses analogues robotiques. Mais en prenant un point de vue spinoziste, et en refusant de voir le corps comme une machine, nous n’avons plus de limitations de forces, nous n’avons plus de limitations corporelles face à une puissance spirituelle. C’est finalement ces apparentes limites de notre corps qui vont être source de joie et de jouissance. C’est parce que je vais dépasser mes limites physiques lors d’un effort intense que je vais éprouver de la joie par exemple. Avec ce point de vue là, on ne peut donc plus voir le corps comme imparfait mais c’est bien son apparente imperfection qui est source de jouissance, car c’est la cultiver, la travailler, la dépasser qui nous procure du plaisir.

Le problème du corps n’est peut-être finalement qu’un simple problème de représentation.

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