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Ennuyez-vous !

30.0ç.2018 – Par Adrien Tallent, César Lacombe

Mais de quoi parle-t-on ? L'ennui est défini dans le dictionnaire Robert comme une "lassitude morale, impression de vide engendrant la mélancolie, produites par le désœuvrement, le manque d'intérêt, la monotonie". De prime abord, il ne fait pas bon de s'ennuyer, activons-nous alors, bougeons, soyons productifs...combattons l'ennui ! Mais comment combattre cette ombre qui revient toquer à la porte dès que notre esprit s'égare ? L'ennui est une expérience personnelle, intime, subjective. L'ennui c'est l'expérience de soi-même face au vide, à l'infini, c'est un gouffre sans fin où l'on pourrait y passer l'éternité, c'est ce qui nous fait peur aussi. L'ennui ne mène à rien, c'est une route sans chemin vers un autre nulle part.

Essayez de ne rien faire, réellement, ne penser à rien, on n'y arrive pas, l'ennui n'est pas le rien, ce n'est pas le vide, c'est plutôt une errance. C'est une expérience de nous-même, seul face à la réalité, seul face au monde. C'est une plongée dans les tréfonds de notre âme. En disant cela, on retrouve la mélancolie, le vague à l'âme - caractéristique de l'ennui selon le Robert. Mais le terme de mélancolie n'est pas anodin et draine avec lui un ensemble de représentations qui méritent qu'on s'y attarde.

La mélancolie est avant tout célèbre grâce à la théorie des humeurs d'Hippocrate qui l'associait à la bile noire. Pour les anciens, le corps humain était composé de 4 humeurs qui s'équilibraient et qui définissaient nos tempéraments. Mais nos corps pouvaient présenter des excès d'une humeur particulière ce qui caractérisait notre comportement. On pouvait donc être sanguin, flegmatique, enclin à la colère ou enfin mélancolique - c'est-à-dire présentant un excès de bile noire. Aristote s'affronte à cette théorie et esquisse alors dans son célèbre Problème XXX - qui parachèvera une certaine admiration pour ce terme - un parallèle entre l'humeur mélancolique - donc le léger excès de bile noire - et le génie de l'homme. La mélancolie serait le caractère des hommes illustres, ce serait des êtres particuliers de par leur nature, et ceux qui arrivent à dominer leur fragilité induite par ce tempérament se révèleraient être des grands hommes. Les mélancoliques seraient comme des caméléons instables qui pourraient vivre mille vies. Cet imaginaire a ensuite été repris par la plupart des grands artistes romantiques dont on ne peut pas ne pas citer le célèbre spleen baudelairien.

“Les mélancoliques se distinguent des autres hommes, non pas à cause d'une maladie, mais à cause de leur nature originelle.”

— Aristote, Problème XXX — 


Finalement, ne serait-ce pas un point de départ pour valoriser l'ennui. Qui plus est, d'où vient la condamnation de l'ennui ? l'ennui s'oppose à l'activité, au travail, à faire-des-choses, mais si l'on préfère s'ennuyer que travailler, alors c'est la fin de la société. 
ON NE S'ENNUIE PLUS
Le constat est donc sans appel : on ne s'ennuie plus, on ne sait plus s'ennuyer. Notre société du travail bannit l’ennui. Sa valeur suprême est l’activité, la sollicitation et si on s’ennuie c’est qu’on n'est pas aussi efficace qu’on pourrait l’être. La recherche de la performance. Dès que l'on doit combler quelques minutes d'attente, de non-activité, dans une salle d'attente, dans le métro etc... on a à notre disposition un arsenal d'armes afin de "tuer l'ennui" (avouez que l'expression veut dire quelque chose : il s'agit de tuer Mr. Ennui) : les réseaux sociaux, Candy Crush ou écouter de la musique aident à combler ces moments.

Et pourtant on parle bien encore d'ennui aujourd'hui. On dit que l'on s'est ennuyé lorsque l'on avait rien de spécial à faire et que l'on s'est alors retrouvé à lire, regarder la télévision, aller sur Netflix ou Youtube. Pourtant notre esprit est bien occupé à quelque chose et est stimulé par des stimuli externes. Tout cela vient du fait que l'on associe l'ennui avec la non-productivité. Vision bien capitaliste de la chose. 

Pris dans nos rythmes de vie effrénés où nous sommes hyper connectés en permanence, nous avons désormais du mal à supporter les moments d’ennui. C'est une évolution pour l'Homme. Nos ancêtres (on ne parle pas de tatie Danielle hein, mais les hommes des cavernes) connaissaient de longues périodes d'inactivité. On peut donc penser que notre être est fait pour connaitre ces périodes. 

Or aujourd'hui, s'ennuyer n'est plus au programme. En 2015, les résultats d'une expérience assez surprenante ont été publiés dans la revue Science. Des scientifiques ont placé des individus choisis au hasard dans une pièce vide sans rien à faire pendant 15 min. Juste eux. Néanmoins, les cobayes avaient le choix : ils pouvaient choisir de ne rien faire et donc de s'ennuyer ou bien ils avaient à leur disposition un bouton qui délivre un choc électrique. Le résultat est sans appel : 66% des individus de sexe masculin appuient sur ce bouton car cela les occupe même s'ils reçoivent une décharge en échange.

“Il y a bien longtemps que la société libérale occidentale l’a compris et qu’elle s’adresse à ce type-là d’individus. Voici ce qu’elle nous a promis de devenir : des hommes intenses. Ou plus exactement des hommes dont le sens existentiel est l’intensification de toutes les fonctions vitales. La société moderne ne promet plus aux individus une autre vie, la gloire de l’au-delà, mais seulement ce que nous sommes déjà – plus et mieux.”

— La vie intense, Tristan Garcia — 


Tristan Garcia caractérise notre société, comme une société en quête d’intensité, où on cherche à intensifier nos expériences, et où une vie qui vaut la peine d’être vécue n'est qu'une vie vécue à fond. On désire de plus en plus et on a plus de moyens que jamais de combler nos désirs, créant par la suite de nouveaux désirs et ainsi de suite. A aucun moment on ne met le jeu en pause afin de souffler 2 minutes. 

Contrairement à nos lointains ancêtres qui connaissaient naturellement des périodes d'inactivité, les enfants vont à l'école. Dès lors on nous apprend très tôt à rejeter l'ennui. L'école bloque la rêverie, la nonchalance dans notre société de compétition et de recherche de performance. C'est à cause de cela, de la pression des études supérieures, que l'on arrive à des phénomènes comme la surconsommation de psychotropes parmi les étudiants notamment aux Etats-Unis afin de se concentrer mieux et plus longtemps. 

De plus, aujourd'hui, de nombreuses activités extra-scolaires sont disponibles pour les enfants : musique, sport, arts plastiques ... Si bien qu'aujourd'hui, les enfants ont de véritables agendas de ministres. Or chez l'Homme le désir est primordial. 

“Le désir est l'essence de l'Homme.”

—L'Ethique, Spinoza — 


Le désir nait du manque. Rien n'est désirable en soi. C'est le désir qui est à la base de notre volonté de faire telle ou telle chose. En fait, on ne désire pas quelque chose parce qu'on le juge bon pour nous, on le juge bon pour nous parce qu'on le désire. Ainsi si les enfants ont toujours l'esprit chargé et ne désirent rien, ou n'ont pas le temps de désirer, de réfléchir à ce qu'ils désirent, ils se retrouvent perdus. Il suffit de penser à tous ces gens qui se rendent compte très tard de ce qu'ils veulent faire de leur vie.

“Il faut savoir ce que l'on veut et si l'on veut.”

— Le Crépuscule des idoles, Nietzsche — 


L'ENNUI N'EST PAS RENTABLE
Il faut dire que les innovations technologiques des dernières années, ne nous aident pas vraiment à nous ennuyer : télé, smartphone, Internet avec tout un tas d'applications et de réseaux sociaux plus chronophages les uns que les autres. Aujourd'hui tuer l'ennui est devenu un vrai business : l'économie de l'attention. 

Les réseaux sociaux font commerce de notre attention. Leur but est donc de nous attirer sur leurs plateformes et de nous y maintenir un maximum de temps afin de nous exposer à un maximum de publicité. Dès lors nos moments de vide, d'introspection se retrouvent réduits par les notifications, ces shots de dopamine qui nous font scroller sans cesse. (Plus d'info dans notre article Si c'est gratuit c'est que vous êtes le produit)
LES VERTUS DE L'ENNUI
Pourtant malgré tout cela, l'ennui a de nombreuses vertus. Comme on l'a dit, s'ennuyer permet de se retrouver seul avec nous-même, nous poser des questions sans le regard de personne. L'ennui est la machine de la créativité : c'est en ayant l'esprit libéré que l'on a parfois nos meilleures idées, nos "révélations" (même si le mot est un peu fort). 

“Seules les pensées qui nous viennent en marchant ont de la valeur.”

— Le Crépuscule des idoles, Nietzsche — 


Jean François Billeter propose une explicitation de ce mécanisme de "révélation" dans son ouvrage Un Paradigme en proposant de voir le corps comme une activité en deçà de la conscience qui travaille à notre compréhension des choses, à l'alignement de nos intuitions pour former nos idées. Il nous donne l'exemple de Socrate qui pouvait rester "planté quelque part pendant un jour et une nuit pour résoudre un problème". Le cas est un peu extrême mais nous éclaire sur ce mécanisme où l'apparent ennui est finalement le chemin par lequel nos idées propres peuvent émerger, où l'ordre peut s'installer afin que nous puissions éliminer le bruit permanent qui brouille notre pensée propre et qui nous empêche de trouver nos vérités. 
Et on voit bien aujourd'hui le contre point à cette société super active qui essaie de revaloriser l'ennui pour tenter de retrouver ce que Socrate se permettait autrefois avec le développement de retraites dans des monastères, de séances de méditation et de tout l'essor du développement personnel… Tout cela dans le but d'être au calme, de refocaliser son attention sur notre pensée en fuyant tous les stimuli externes que nous offre notre monde intense. 

Tel le petit Jésus, l'ennui ressuscite. Tel le phoenix, l'ennui renait de ses cendres.

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