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Les impuissants seront les premiers

Par Margaux Cassan -  20 mai 2019
Illustration par Hortense Le Guillou

Impuissant, inapte, incapable, inefficace, inopérant, improductif, invalide. Qu’est-ce que ces termes peuvent-ils bien dire de nous ? Qui a déjà fréquenté la classe de CM2 se souvient vaguement que la fonction du préfixe « in » est de signaler une privation. Et en effet, si l’on ouvre le dictionnaire à la page consacrée, on peut lire que l’impuissance n’est rien d’autre que « ce qui n’a pas de puissance ». Pour comprendre l’impuissance donc, il faut se référer à la définition de la puissance, « capacité de transformer le cours des choses » et en déduire que l’on désigne par « impuissance » l’incapacité de transformer le cours des choses. 

Temps de lecture : 7 min

Évidemment, cela paraît d’une affolante banalité. Mais si l’on y réfléchit, pourquoi n’est-ce pas l’inverse ? Pourquoi ne définit-on pas la puissance à partir de l’impuissance en lui ajoutant un préfixe privatif ? Pour une raison simple, c’est que la puissance est la règle, de même que l’aptitude, la capacité, l’efficacité, l’opérationnalité, la productivité, et la validité le sont au regard des premiers mots de ce texte. Ce choix n’a rien de démocratique : ces mots ne décrivent pas des situations majoritaires, mais bien des idéaux, à partir desquels sont créés des déficients : l’impuissance en premier chef. 
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L’impuissance sexuelle, à titre d’exemple, répond à cette logique. On attend d’un homme qu’il soit en capacité permanente de transformer le cours des choses en créant le plaisir ou la vie. Comme à son habitude, la langue française repère les exceptions, les pointe du doigt par un préfixe privatif, qui signale et dénonce l’échec impliqué par cette dérogation à la règle. Il n’est question d’impuissance que comme « défaut de puissance », défaut évidemment pathologique, qui mène aux stigmatisations d’usage. Et pour cause, l’exaltation de la puissance est liée à la façon dont les hommes se sont culturellement définis autour de ce que l’on pourrait appeler « virilité ». Cette dernière est devenue la jauge du masculin, alliance heureuse entre vertus guerrières (fermeté, vigueur, force, bravoure) et attributs physiques associés (corps vigoureux, solide, robuste. Sexe, idem.) Certes, la dénonciation de la « masculinité toxique » est aujourd’hui en vogue et l’on peut s’en réjouir pour les avancées qu’elle permet. Malheureusement, elle subit le même traitement que toutes les modes : réappropriée, simplifiée, commercialisée. Comme souvent, seul l’art permet d’échapper à ces schématisations. Sur ce sujet, le théâtre de la Colline a accueilli ce printemps la voix puissante et nécessaire de D’de Kabal, rappeur et écrivain, pour sa pièce « Fêlures. Le Silence des hommes ». Le dramaturge y convoquait ses talents de slameur pour réciter : 

  « Je bande donc je suis » […] « Dire cela, c’est avant tout dire qu’il y a un droit de passage pour accéder au prestigieux statut d’homme, de mâle. C’est affirmer que si je bande moyen ou mou, ou pas tout le temps ou pas du tout, je ne suis pas un homme. Si je suis impuissant, je ne suis pas un homme. »

Fêlures. Le silence des hommes, D’de Kabal, 2019 - 

Si l’on fait un pas de côté, et que l’on sort de la seule impuissance sexuelle, il nous semble que l’assertion : « Si je suis impuissant, je ne suis pas un Homme » reste vraie. La puissance est estimée à grand prix dans une société qui considère le changement comme une valeur en soi. Ce que l’on oublie, toutefois, dans la plus-value du concept de puissance, c’est que les puissances intellectuelles, spirituelles ou créatrices, la puissance des mots, de la musique, de la parole accompagnent fatalement les puissances d’expansion et de destruction. Et cela est vrai parce que l’on ne peut pas orienter la puissance vers une direction morale, quoi qu’on en dise. Rien de contemporain à cela : l’indétermination des usages de la puissance relève de la nature même de la puissance. Tous les récits mythologiques dont nous sommes abreuvés rappellent le potentiel de destruction des puissants chez des supposées puissances du Bien : la colère de Yahvé, le déluge de Zeus, les châtiments, les éclipses solaires, les pestes sont toutes initiées par des Dieux. Ce que l’exemple de la colère divine montre surtout, c’est le besoin que les hommes ont d’anthropomorphiser la puissance (à considérer la divinité à l’image de l’homme). Là où l’homme voit de la puissance, il voit l’homme.  

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Aujourd’hui, cette association homme-puissance est particulièrement sensible autour de la notion de « progrès technique ». Chaque innovation, en tant qu’elle est une manifestation des capacités humaines, est encouragée. La diffusion de la remise en question d’une telle logique date de seulement quelques dates. Dès les années 1930 pourtant, Jacques Ellul (1912-1994), historien du droit, sociologue libertaire, théologien à ses heures perdues, a tiré la sonnette d’alarme pour alerter ses contemporains contre les dérives de la croyance dans le progrès technique. Non pas qu’il ne soit, comme on l’a beaucoup dit, un vieux réactionnaire et un grand nostalgique, mais il savait combien la technique était dissociée de l’horizon éthique. Le technicien ne se préoccupe pas de savoir l’usage que les hommes décideront de faire de son invention. « Dès qu’on peut, on fait », voilà son adage. Et c’est bien ce qui se passe. La question de la nécessité de tel ou tel progrès technique n’est jamais un sujet et ne peut le devenir (elle le devient une fois la technique mise sur le marché) puisque c’est le propre de la puissance que de ne pas se contenter de la puissance. C’est le propre de la puissance d’être en quête de plus de puissance. Or, une puissance incapable de se réguler, de se contraindre, ne fait-elle pas preuve d’impuissance ? Ou d’abus de pouvoir, ce qui, à notre avis, revient au même. Être puissant, n’est-ce pas, aussi, maîtriser sa force ? Être capable de décider de la nécessité de l’usage de sa puissance à chaque situation plutôt que d’en user systématiquement ? En d’autres termes, le vrai puissant n’est-il pas aussi le Sage ? Ne faut-il, pas, dès lors, repenser les limites de la puissance ? Nous y reviendrons. 

Ce qui est étonnant, dans le progrès technique, c’est la confusion entre puissance de l’homme et puissance des choses. Nous parlons souvent des catastrophes techniques comme de choses « inhumaines ». Inhumaines, au sens propre, elles le sont forcément : la machine, ce n’est pas l’homme. Ce qui nous intéresse, précisément, c’est la façon dont l’inhumanité de la technique, qui n’est qu’un constat devient, une préoccupation en même temps. L’inhumain, ici, est synonyme de « monstrueux ». Un animal est inhumain. Une plante est inhumaine. Un rocher est inhumain. Mais nous ne les qualifions pas comme tel. Ce que nous appelons inhumain, c’est un humain privé des repères axiologiques qui représentent pour nous un humain. L’inhumain, c’est l’humain auquel on rajoute son préfixe privatif pour lui signifier qu’il nous fait défaut. Si la technique devient une préoccupation c’est que taxant la technique d’inhumanité nous lui accordons paradoxalement une puissance d’agir, mais qui ne serait pas moralement digne de l’humanité. Nous lui en voulons de tuer : nous l’accusons de certains maux dont nous sommes, somme toute, les initiateurs. L’arme ne tue pas ; l’homme qui appuie sur la gâchette tue. Et dans ce cas, nous avons des raisons de nous préoccuper de la puissance technique. 

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Il ne s’agit pas de condamner ni d’ailleurs de regretter que la puissance tende à se renouveler et à se nourrir elle-même, et ce, sans attention pour les fins qu’elle vise. Il n’est de toute façon pas de notre ressort de moraliser la puissance. Il n’est pas question non plus de se résigner, et foutu pour foutu, de regarder notre puissance nous dépasser et crever un peu plus le plafond fragile du ciel. En revanche, nous pouvons repenser notre attrait pour la puissance en cessant de l’opposer systématiquement à l’impuissance qui nous rebute tant. 

Ce que ces deux exemples – entendez l’impuissance sexuelle et la puissance technique - qui appartiennent a priori à deux champs radicalement différents attestent, c’est ce mouvement symétrique qui conduit à anthropomorphiser toutes les formes de puissance, et, parallèlement, à déshumaniser les régimes d’impuissance. 

C’est dans ce cadre réflexif que Jacques Ellul propose une « éthique de la non-puissance » qui nous semble plus appropriée aux véritables propriétés de l’homme, et non à celles qu’il veut bien s’accorder. A l’échelle de l’individu, il s’agit du « choix de ne pas user des moyens de puissance que l’on pourrait avoir », et d’envisager qu’elle puisse être sublimée de ne pas être utilisée. C’est une toute autre façon d’envisager la puissance que d’insister sur la force de canalisation Faire le choix de « ne pas », c’est assumer sa puissance d’agir mais exercer, parfois, son savoir-s’extraire. Les amoureux de la littérature y reconnaîtront l’attitude magistrale de Bartleby, le personnage d’Herman Melville, engagé par un notaire pour un travail de clerc, et qui, après s’être montré docile, refuse certaines tâches qui lui sont assignées. Rébellion singulière, de biais, sans résistance. Un simple « je préfèrerais ne pas »


  « Imaginez ma surprise, non, ma consternation lorsque, sans quitter sa solitude, Bartleby répondait d’une voix singulièrement douce et ferme : « Je préférerais ne pas ». Je gardai pendant quelques instants un silence parfait afin de rassembler mes esprits en déroute. L’idée me vint aussitôt que mes oreilles m’avaient abusé ou que Bartleby s’était entièrement mépris sur le sens de mes paroles. Je répétai ma requête de la voix la plus claire que je pusse prendre. Mais tout aussi clairement retentit la même réponse que devant : - Je préfèrerais ne pas. »

Bartleby, le scribe, Herman Melville, 1853 - 

La non-puissance n’a rien d’une apologie de la passivité. Il s’agit bien d’une posture révolutionnaire, « d’un pouvoir de contestation, de protestation, mais sans arme ni armure ». L’expression le dit bien : il est question de dire « non ! » à la puissance. Jacques Ellul résume : « La non puissance est un choix : je peux et ne le ferai pas » (Ce que je crois, 1987). Cet esprit de révolte, Ellul le partage sans doute avec Bartleby. 

Combien d’entre nous pourraient en dire autant ? 


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