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Internet, dernier rêve communiste ?

Par Adrien Tallent, César Lacombe -  10 mai 2019
Illustration par Anaïs Lacombe

12 mars 1989, Tim Berners-Lee invente le web. Si cela peut sonner un petit peu grandiloquent, c’est comme ça que le world wide web, dans les locaux du CERN à Genève, est né. Aujourd’hui, 30 ans après, un état des lieux s’impose. Le web aura fait fantasmer, aura drainé les plus folles idées et véhiculé les plus grands espoirs. Mais de nos jours, c’est une vision en demi-teinte que l’on a : entre fin de la neutralité du net, prolifération des fakes news et de la désinformation, et modèle économique publicitaire critiqué, l’avenir est peut-être plus sombre qu’il n’y paraît. 

Temps de lecture : 8 min

Le paradoxe des idées 

Ah le web, les intentions sont nobles, la réalité l’est un peu moins. En inventant le web, Tim Berners-Lee veut connecter les gens. “Je voulais lier tout à tout”, affirme-t-il. Il imagine un monde où nous serions tous connectés, avec le partage comme valeur maîtresse. Cette création du démiurge humain traîne avec elle une éprouvante mission : connecter les gens, partager du savoir et de la connaissance, exister de manière décentralisée, être neutre et ne pas discriminer les accès aux ressources pour les utilisateurs… Cependant, cela est une lourde tâche à réaliser dans notre société contemporaine. En effet, ses fondements semblent aller à l’opposé des sacro-saints idéaux que véhicule le web. 
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N’oublions pas un des mythes fondateurs de nos sociétés contemporaines. En simplifiant, les fondements de la démocratie s’inspirent des théories du Leviathan de Thomas Hobbes. Cette expérience de pensée nous projette à la genèse de l’humanité, où le philosophe anglais imagine que c’est la guerre de tous contre tous. De-là, par un contrat social, les hommes créent un état symboliquement fort et centralisé, consistant en un pacte entre les individus afin de garantir la cohésion sociale en nous permettant de vivre ensemble, c’est la naissance du politique. Cette théorie cherche à poser les bases de la souveraineté, en justifiant la nécessité d’un Etat souverain et contraignant - par les lois - envers les hommes. Le but est de justifier un autre modèle de société que la loi du plus fort, où les hommes seraient contraints par une méta-structure, centralisée. 
La représentation de l’individu à la racine de nos Etats contemporains est donc celle d’un homme qui a besoin d’être contraint par une forme de verticalité dans l’exercice du pouvoir afin de donner lieu à des sociétés organisées. 

De plus, les racines idéologiques du système capitaliste néolibéral qui est à l’oeuvre aujourd’hui dans le monde semble aller à l’encontre de ces principes et valeurs que véhicule internet. Car le conflit auquel on assiste aujourd’hui, où il s’agirait de “sauver le web” face aux forces du mal reflète en réalité un profond désaccord idéologique. Les idées du web seraient finalement d’un point de vue essentiel en opposition avec les idéaux bourgeois ayant mené à notre système capitaliste libéral actuel. L’idée de bourgeoisie se fonde sur la notion de propriété privée, ce qui s’oppose frontalement aux biens informationnels, qui par essence ne sont pas adaptés à la propriété privée mais permettent au contraire leur diffusion à grande échelle. Ce qui s’observe notamment par la diffusion du modèle de l’abonnement de nos jours, face à celui de la possession.

Ce que le web semble faire en fin de compte, c’est nous proposer un nouveau modèle de société, nous offrant les outils pour fonctionner différemment, mais par-là en rompant avec les mythes fondateurs de nos démocraties et de notre système économique. La lutte qui s’opère où il faudrait se battre pour le web, fait montre désormais d’une réelle logique au vu de l’attaque qu’il fait sur les fondements de notre monde. Avec le développement d’internet est arrivé un vocabulaire nouveau, un vocabulaire de liberté, de partage sans notion de propriété ni d’argent : on parle d'open source, de réseaux sociaux, de gouvernance horizontale… Internet semble donc en apparence en contradiction avec notre monde normé, encadré. En réalité, nous assistons donc à une vraie bataille idéologique avec l’avènement du web.
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En avant camarades

En nous penchant sur les modèles de sociétés alternatifs à notre société occidentale, un modèle attire particulièrement notre attention. Le XXème siècle aura en effet été témoin d’une lutte entre deux blocs, deux modèles, deux idéaux, et deux manières de faire société. Nous avons appelé : communisme VS capitalisme ! A la fin du XIXe siècle, face au début du capitalisme, un penseur consacre alors une partie de son oeuvre à critiquer ce qu’il voit se matérialiser sous ses yeux et développe une théorie alternative : Karl Marx. Sous son impulsion le communisme se développe et devient le premier représentant des classes ouvrières. En 1917, la révolution d’Octobre porte au pouvoir les bolcheviks de Lénine : le communisme est instauré et la Russie tsariste devient l’URSS. Dès lors, la Russie soviétique devient vite source de fantasmes pour une partie de l’occident. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les bonnes performances économiques de l’URSS durant les premières années de reconstruction entretiennent ce rêve communiste. Néanmoins, l’URSS se révèle être un échec économique et démocratique et la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 puis le démantèlement de l’URSS en 1991 entérinent la victoire du capitalisme néolibéral occidental. L’avènement de la démocratie libérale et de l’économie de marché fit alors dire à Francis Fukuyama que l’homme avait atteint “la fin de l’histoire”.

Néanmoins l’homme n’en avait pas fini avec le rêve d’un espace absolument égalitaire, détaché du concept de propriété privée. Ce rêve, l’homme s’en est saisi à de nombreuses reprises. Si l’on regarde les récits utopiques qui ont jalonné l’histoire littéraire, l’égalité des êtres à toujours été un point central. Il suffit de regarder le premier texte du genre. En 1516, Thomas More fonde ce genre avec son ouvrage Utopia. A Utopia, les êtres sont absolument égaux et pour cela, il n’existe ni propriété ni argent. Dès lors, quelques années après la chute du communisme, un nouvel espace va permettre l’expression de ce rêve : Internet.

L’idée d’un espace libre, égalitaire et débarrassé de la notion de propriété privée, y compris de propriétée de biens immatériels (entendons par là les droits d’auteurs des films, musiques etc…) ne peut alors que rappeler la promesse offerte par le communisme face au capitalisme auquel il s’opposait. A ces débuts, alors que le monde découvrait cet outil magique, internet semblait être un nouvel espace sans régulations. Dans les années 1990 et jusqu’au début des années 2000 se sont multipliés les logiciels de peer to peer rendant possible l’échange de fichiers, notamment de musique, gratuitement entre des utilisateurs : le paradis des adolescents nés dans les années 1990. Le plus connu d’entre eux est sans doute Napster. Lancé en 1999 comme moyen de partage de fichiers de pair à pair, ce service offrait des possibilités jusqu’ici jamais vues. A son apogée Napster comptait près de 80 millions d’utilisateurs. Finalement après 2 ans de déboires judiciaires, le site avait fini par fermer ses portes en 2001. 

Si ces outils ont peu à peu disparu de la surface visible d’internet, on ne compte plus les sites de streaming ou de téléchargement de séries et films. Nul besoin de payer un abonnement à HBO pour avoir accès aux derniers épisodes de Game Of Thrones, série la plus vue et la plus téléchargée illégalement. Si ceci pose la question des droits d’auteurs et d’un manque à gagner pour les studios de production, on peut se demander si Game Of Thrones serait devenu un tel phénomène mondial, si les expositions et autres sites de tournages devenus lieux touristiques de grande échelle auraient connu un tel succès, sans ces millions de fans visionnant les épisodes de la série de manière “illégale”

Néanmoins comme pour tous les rêves, la réalité est en fait bien plus âpre et “réelle”. L’homme rêve de communisme mais pour le moment tout ce qu’il a donné a été l’URSS, la Chine de Mao, Cuba et la Corée du Nord. De la même manière, l’homme a pu rêvé d’un internet “communiste” mais cela ne s’est pas fait. Même le darknet, supposément la quintessence du web libre, est une gigantesque place de marché où les apparences de liberté intègrent une part libérale d’enrichissement personnel. Idem pour le streaming illégal qui, par la publicité, rémunère les propriétaires de ces sites. 

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  « Par réalité et perfection, j'entends la même chose. »

– Spinoza, L'Ethique - 

Pour l’auteur de L'Éthique, tout ce qui est réel est parfait. Spinoza part du principe que s’il existait un monde plus parfait que le nôtre, plus égalitaire, plus juste etc… alors il existerait déjà. N’ayant pas d’autres étalons, d’autres mondes auxquels comparer notre monde actuel, celui-ci est donc de facto parfait. Et bien nous pouvons dire la même chose d’internet. 

  « Ce qu’aucun de nous n’avait prédit – ou peut-être préféré ne pas voir −, c’est que le Web deviendrait un instrument d’exacerbation de l’égocentrisme et du narcissisme. La plupart des créateurs de contenu parlent aujourd’hui, non pas d’idées ou d’informations, mais d’eux-mêmes. »

– François Flückiger, article paru dans Le Monde - 

La douche froide

L’ampleur de la révolution qu’il a emmenée, et le temps de réaction nécessaire, presque physique, qu’il aura fallu pour que les intérêts prennent le dessus ont permis au web de se développer tel qu’il est jusqu’à un point extraordinaire. Et c’est bouche bée que l’on peut surfer dessus quand on le compare à notre quotidien. Car tout ce qui y existe déjà, pour beaucoup, est une anomalie pour notre monde d’intérêt et de propriété privée. Il s’y est développé comme un cancer que certains essaient tant bien que mal désormais d’anesthésier et de freiner à grand coups de législation et de lobbying. Les récents développements en matière d’économie d’internet, notamment aux Etats-Unis, tendent à démontrer que le web rentre peu à peu dans le rang. Ainsi, alors que le principe de neutralité du net garantit une égalité de traitement de tous les flux de données sur Internet, le 11 juin dernier la chambre des représentants a voté pour son abolition. On assiste alors bien à une reprise en main de cet espace par les lois capitalistes du sacro-saint marché.

Désormais, il y a trop à gagner dans ce merveilleux relais de croissance pour le laisser tel quel. Le web fait partie de notre monde dans ce qu’il a de plus tellurique, et existe et n’est que le reflet de notre société, empêtré dans les luttes de pouvoir, de domination. Terre promise, il n’en est que lutte. Loin d’une utopie, ce ou-topos grec, le non-lieu, qui n’existe pas. Internet est un processus, pris dans notre monde et donnera forme - comme n’importe quel endroit où se trouvent des intérêts - à des affrontements, à des visions et à des idées. Mais surtout, à l’heure où notre monde néo-libéral cherche tant bien que mal à inclure les derniers endroits de la planète qui s’étaient ou qui avait été maintenus en-dehors de sa sphère, l’idée d’internet comme un lieu lui résistant est difficilement tenable.

La guerre idéologique bat alors son plein, et cette fin de l’histoire n’est plus si proche. 

Finalement, le web reste encore une jeune création et vient tout juste de fêter ses 30 ans. Et ces assauts que l’on constate aujourd’hui témoignent peut-être d’une bonne vieille crise de la trentaine. A la manière d’un enfant qui se croit tout puissant lorsqu’il naît, petit dieu sur qui toute l’attention est concentrée, et qui s’imagine faire monde à part, le web s’est imaginé un autre que le capitalisme néolibéral. L’enfant apprend avec des pleurs qu’il n’est pas cette petite chose sacrée, et qu’il doit composer avec le monde, vaste infini qui ne cède pas à tous ses caprices, le web se transforme avec des pleurs en une toile au service de notre système économique. Par exemple, autrefois à l’avant-garde d’une certaine idée d’internet comme un espace hors de toute législation et formidable moyen de partager des fichiers en tout genre, Napster s’est désormais reconverti en un service de streaming de musique basé sur un abonnement comme Spotify ou Deezer.

Parce que si le web correspond au rêve en puissance d’un esprit sans corps, fait de 0 et de 1, ayant la vivacité d’un dieu, et la corporéité de l’air, tout en s’affranchissant des idéaux capitalistes et bourgeois, la réalité en est tout autre et cette vision idyllique masque la part impure de ce dernier. Car les câbles électriques sont les veines du réseau, les lignes de codes tapées par des hommes son ADN, l'électricité sa nourriture, et les serveurs son corps. Internet n’est pas un au-delà, ne réifie pas le monde des idées platonicien, mais est profondément inscrit dans le système néolibéral capitaliste dans lequel nous existons quotidiennement, vous et moi. 


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