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Vers l'infini et au-delà !

Par Adrien Tallent, César Lacombe -  10 avril 2019
Illustration par Anaïs Lacombe

La nuit du 11 au 12 octobre 1492, La Pinta et La Niña, deux caravelles, ainsi que La Santa María, une caraque, abordent l’île de Guanahani dans les Caraïbes. Christophe Colomb et une centaine de marins débarquent alors sur ce qu’ils croient être le Japon. Raté ! Ils viennent de poser le pied sur ce que sera le nouveau monde : les Amériques. La découverte des Amériques pose symboliquement la première pierre de la finitude du monde. Cette étape fait entrer l’homme dans la modernité : petit à petit, l’homme prendra compte de sa puissance formidable, et dans la digne lignée de Christophe Colomb, explorera la Terre, puis l’espace, afin d’apporter la lumière de la connaissance et de la science, nouveau dieu sur le monde.

Temps de lecture : 7 min

Et, en 1519 le navigateur portugais Magellan part, pour le compte de la couronne d’Espagne, pour l’expédition qui marquera le bouclage du monde : le premier tour du monde. L’équipage ayant survécu revient en Espagne en 1522 sous le commandement du navigateur Espagnol, Juan Sebastian Elcano - Magellan meurt en 1521 tué par les autochtones de l’île de Mactan dans l’archipel des Philippines. Il ne fait désormais plus aucun doute que le monde est fini, et oh surprise : nous pouvons même en faire le tour.
Ces glorieux faits d’explorateurs témoignent d’un fossé qui s’est installé entre l’état d’esprit des anciens, et des hommes modernes. Les grecs anciens étaient effrayés par la pleine mer, par tout ce qu’elle pouvait porter de monstres et créatures en tout genre. Les démons marins remplissent alors les zones d’inconnu. Car derrière l’horizon, on y va pas, alors on invente et on s’imagine qu’il y a du divin là-bas. Mais petit à petit, les croyances s’estompent, et les monstres marins quittent les portulans pour prendre vie dans les contes pour enfants.
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Du centre du monde à l’insignifiance 

Avant, les hommes connaissaient peu. Ils avaient des dieux qui leur parlaient de l’infini, qui leur parlaient de métaphysique, d’immensité… Les voies du seigneur sont impénétrables dit-on. Avant, il ne fallait pas chercher à tout comprendre, il fallait croire parfois. Si l’humain était le joyau de la création divine, il ne pouvait être que moins parfait que son créateur, il y avait quelque chose de plus grand que lui. Avant, le progrès n’existait pas comme aujourd’hui, les vies étaient rythmées par la mort, qui était acceptée comme une évidence. Mais avant on mourrait pour vivre une deuxième vie, infinie, qu’elle soit au paradis, dans les limbes ou en enfer. Ou encore, on se réincarnait en quelque animal, esprit, être qu’il soit et c’était comme ça. Avant, l’homme n’avait pas foi en lui comme c’est le cas maintenant, il avait foi en dieu ou en des dieux. 

Mais suite à l’avant il y a eu un après.

Et après, l’homme a rompu avec le religieux. L’homme a alors surtout cru en la science. Oh joie ! La science est cumulative, on apprend, on se trompe, et on progresse. L’homme a alors inventé le progrès. Il a intensifié sa soif de comprendre, de cartographier, de théoriser… L’homme n’était plus satisfait. De là, il n’a plus accepté la mort comme une évidence par exemple. Non ! La mort est un processus biologique qui peut être empêché car l’homme est tellement plus que ça.

Mais il est surtout devenu bien seul dans le monde. La chaleur divine s’est éteinte pour laisser place à la froideur de la science. Et alors il a exploré l’immensément petit, l’immensément grand. Il s’est retrouvé coincé entre ces deux infinis. Lui, un infini pris en étau entre ces deux idées interminables, des sources qui ne s’arrêtent jamais de couler. 


  « Car enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout.  »

Pascal, Pensées - 

Force est de constater, que la religion offrait, et dans une certaine mesure offre toujours même si elle a dû se rendre à l’évidence qu’elle avait tort sur certains points fondamentaux comme feu la terre centre du monde, une solution si satisfaisante d’un monde si simple. L’homme était sur la Terre par la volonté de dieu, et par conséquent, était au centre de l’univers. Toutes les étoiles et les planètes que l’on pouvait admirer dans le ciel suivaient les mouvements circulaires autour de notre joyeuse planète bleue (qui était aussi plate par la même occasion). Aujourd’hui cette belle illusion a en grande partie disparu et l’homme se retrouve perdu dans un océan infini de planètes et d’étoiles, un océan de nombres si gigantesques qu’il peine à se les représenter. Dans l’univers observable, qui n’est lui-même qu’une goutte d’eau dans l’univers infini dont nous faisons partie, il y aurait 400 sixtillions d’étoiles, 400 000 000 000 000 000 000 000, soit autant d’étoiles que de gouttes d’eau dans tous nos océans ou de grains de sable sur nos plages et nos déserts … d’autant qu’il y a en moyenne une planète par étoile dans l’univers… L’homme passe alors de la toute puissance à l’insignifiance...
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Pourquoi est-ce si difficile d’accepter l’infini ?

Mais pourquoi est-ce si difficile d’accepter l’idée d’infini ? Il suffit de commencer à penser à l’univers infini dont notre petite planète fait partie pour sentir l’angoisse que cela procure. Comment peut-on s’imaginer l’infini, le penser ? Il doit forcément y avoir une fin quelque part. A quoi équivaut l’infini ? 

Mais à l’inverse s’imaginer un univers fini est tout autant source d’angoisse. Comment pourrait-il être fini ? Y-a-t-il un mur ? Sommes-nous dans une boîte ? Mais dans ce cas qu’y a-t-il en-dehors de la boîte ? L’homme se retrouve perdu, tel un voyageur errant, hagard, dans un lieu immense.

Se heurter à l’infini, c’est éprouver notre sentiment de finitude spatiale - poussière à l’échelle de l’univers - et temporelle - la durée d’une vie ne compte pour rien à l’échelle de l’univers. Accepter l’infini, c’est accepter notre insignifiance, accepter que nous ne sommes qu’une petite planète en banlieue d’une galaxie commune et tournant autour d’une étoile que nous avons nous-mêmes qualifiée de naine jaune. 

Dans Novecento : pianiste, l’écrivain italien Alessandro Baricco raconte l’histoire de Novecento, pianiste de génie né sur un bateau entre l’Europe et le nouveau monde et qui n’a connu rien d’autre que le monde fini offert par le bateau, Le Virginia. Alors qu’il a 32 ans, il se décide finalement à descendre à New York mais, après trois marches sur la passerelle, fait demi-tour et retourne dans Le Virginia. En réalité, ce qui l’a effrayé n’est pas ce qu’il a vu mais ce qu’il n’a pas vu dans cette ville immense. “de fin, il n’y en avait pas. Ce que je n’ai pas vu, c’est où ça finissait, tout ça. La fin du monde”


  « Vous n’avez jamais peur, vous, d’exploser, rien que d’y penser, à toute cette énormité, rien que d’y penser ? »

 Alessandro Baricco, Novecento : pianiste - 

Le sentiment de Novecento, comment ne pas le partager ? La finitude a quelque chose de rassurant, on ne s’y perd pas. Novecento connait le bateau, il connaît les 88 touches de son piano sur lequel il peut faire jouer son inspiration qui est, elle, infinie mais dans un cadre fini. Nous sommes tous comme Novecento. Penser à l’infini est source d’angoisse, on ne sait pas où cela se termine, on se sent si insignifiant. Sentiment terrible. 

  « La Terre, c’est un bateau trop grand pour moi. »

Alessandro Baricco, Novecento : pianiste

Car qu’est-ce que nous évoque le monde infini en fin de compte, si ce n’est nous renvoyer à notre propre finitude. Nous, êtres d’un temps, encore sperme et ovule hier, déjà poussière demain. Regarder l’infini, c’est voir le visage de la mort, frippé, vieux, imperturbable et immuable. Aller à la rencontre de l’infini c’est accepter de se perdre. D’ailleurs, comment l’explorer ? Il faudrait des milliards de vies, des centaines d’humanités pour explorer le froid glacial de l’espace qui nous entoure. Que sommes-nous face à ne serait-ce qu’une année lumière ? 
L’humain est en quelque sorte un individu malade, pris dans l’étau de sa fin prochaine, alors qu’il rêve d’infini. Et depuis que l’homme a sécurisé sa survie, depuis qu’il a inventé les nombres, défié les dieux, la force de l’infini le gangrène, et il s’est inoculé le venin de l’angoisse.

Pourtant cet espace que l’on analyse et cartographie, si nous l’avons démystifié nous n’en avons encore qu’une vision floue. Le simple fait de l’avoir appelé, faute de mieux, espace nous renseigne sur la vacuité de notre savoir sur cette chose si vaste que nous ne pouvons visualiser entièrement - la partie visible par les télescopes de l’espace dont nous avons connaissance ne représente sans doute qu’une infime partie de l’espace dans son ensemble. Et pourtant les dimensions de la partie visible de l’univers nous dépassent déjà. 

Dans notre passion de la mesure, nous avons tout de même souhaité nous munir d’outils nous permettant de mesurer l’espace. Conscient que notre simple échelle allant jusqu’au kilomètre ne nous serait d’aucun recours, nous avons alors inventé l’année lumière soit la distance que parcourt la lumière en une année… 10 000 milliards de kilomètres, 10 000 000 000 000 de kilomètres. 
Nous avons troqué les mythes avec un savoir froid et pourtant flou.
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Il n’y a plus d’illusions

Mais l’homme a vaincu ce tourment, et il s’est rassuré en devenant explorateur. Il a entrepris de relever les espèces, cartographier les terres, découvrir les îles etc… Il a cherché à embrasser ce monde trop grand pour lui et l’a consigné dans des cartes, des livres, et puis sur des disques durs. L’homme n’a pas fait que relever, il a aussi théorisé. Il a pensé cet infini, il a élaboré des théories toutes plus complexes les unes que les autres, il a créé la mécanique quantique pour l’infiniment petit, et la relativité générale pour l’infiniment grand. L’homme a bu tout ce qu’il pouvait de connaissances pour pouvoir se tenir droit, fier face à cet horizon qui naît toujours plus loin que le regard. 
Ainsi, de la Terre, il en est devenu Google Maps, outil formidable qui a tué notre infini tellurique. Et l’espace s’est métamorphosé en un vide où naviguent des cailloux et du gaz plus ou moins chaud, il ne fait plus peur maintenant, et on perce ses secrets à grand coup de formules mathématiques. Le rêve s’est évaporé pour laisser place à la froideur de la science, il était devenu trop petit pour conserver l’envie des hommes. L’infini est devenu terrible, car désormais, même si on ne le voit pas, on le lit, comme l’aveugle qui décrypte le braille, l’homme le déchiffre à l’aide de calculs sophistiqués. Il n’y a plus Charybde, il n’y a plus Polyphème, il n’y a plus Atlas, ni même Dionysos, ils ont tous été abattus sèchement par la lame acérée de la science. Cet espace désormais démystifié s’est mu en un champ d’exploration immense, et tous les êtres divins qui l’habitaient dans les imaginaires anciens ont été chassés par la science à coup de fourche.

En fin de compte, le scientifique a remplacé l’explorateur. Ce n’est plus machette au poing, seul et aventureux que l’on découvre désormais, mais dans un labo, théorèmes et corollaires au garde-à-vous. N’ayons pas peur de le dire, l’infini est devenu chiant. Google Maps nous empêche de rêver, on peut voir de nos propres yeux - n’en déplaise à Saint Thomas - le monde, on peut se rapprocher avec le regard de dieu, omniscient, à quelques mètres du sol, pour voir ce qu’il y a derrière l’horizon. L’aventurier est mort, l’homme de sciences, éduqué, l’a remplacé. Il n’y a plus d’illusions face à l’infini aujourd’hui, et l’humanité devient petit à petit l’ombre d’elle-même. Les explorateurs d’hier sont devenus des astronautes, des astrophysiciens, des experts, génies intellectuels sortis vainqueurs d’une sélection impitoyable.

  « Years later, another member [of the Royal Geographical Society] conceded, "Explorers are not, perhaps, the most promising people with whom to build a society. Indeed, some might say that explorers become explorers precisely because they have a streak of unsociability and a need to remove themselves at regular intervals as far as possible from their fellow men". »

David Grann, The Lost City of Z - 

Notre société n’est plus bâtie par des explorateurs, elle l’est maintenant par des scientifiques. L’exploration de l’infini dans lequel notre planète baigne se fait par des télescopes coûtant des millions de dollars. Les scientifiques récoltent des données brutes et en font des équations compliquées. L’infini spatial est donc mathématique et pour le moment largement inaccessible. Notre infini terrestre a été, lui, rendu lisse, morne et touristique. Mais surtout, suite à l’exploration - qui pour notre chère planète bleue est arrivée à son comble - dites bonjour à l’exploitation. Car qu’espéraient ceux qui finançaient les explorateurs si ce n’est un généreux retour sur investissement ? Et suite à la découverte du nouveau monde par exemple, ce sont des pratiques que l’on qualifierait d’inhumaines aujourd’hui qui ont pris place. La pratique de l’encomienda par exemple qui fut utilisée par les Espagnols en Amérique du Sud montre bien l’objectif : il fallait créer des richesses, coûte que coûte. Et nos explorations modernes ne dérogent pas à la règle. On pourrait alors affirmer que notre société a dépassé le stade de l’exploration et de l’inconnu pour se muer en société optimisée, en quête d’efficacité en vue d’exploiter ce qu’on a trouvé - rejoignant ainsi un des buts de l’exploration. L’expérience de l’homme de l’infini est aujourd’hui celle des supermarchés où il voit une infinité de pizza, de pots de nutella, de knackis, de poissons surgelés… Après avoir circonscrit l’infini terrestre qui a mis des millénaires à être découvert, l’homme l’exploite et le consomme. On voit maintenant des usines à perte de vue, des champs qui n’en finissent plus, des villes, des villages, qui, tels des champignons, colonisent le paysage. Et face à cet infini matériel et industriel, l’homme retrouve son angoisse de l’infini : l’angoisse du quotidien, de la lassitude, le sentiment de n’être que peu de choses dans ce monde, d’être une goutte d’eau dans un océan… tel une planète dans un univers… L’expérience de l’infini s’est transformée où désormais, c’est une infinie possibilité de consommer qui s’offre à l’homme. Elle n’est pas moins angoissante, mais témoigne plutôt d’un monde sans illusions, morne et un peu froid. L’angoisse est désormais blasée, et l’homme contemporain a apprivoisé et mangé l’infini. Ce n’est plus qu’un Blob amorphe qui s’en goinfre, avale par centaines les olives au goût de plastique, ou part en vacances organisées dans des paysages carte-postale. L’homme éponge absorbe. Dieu est mort, l’infini est mort, vive la comptabilité !


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