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Sommes-nous encore anonymes ?

25.02.2021 – Par Adrien Tallent

Lundi 22 février (lundi dernier si vous lisez cet article à sa sortie), le duo iconique de la musique électronique française Daft Punk – a.k.a Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homen-Christo – ont annoncé leur séparation après 28 ans d’existence. Ce duo, reconnaissable entre mille, avec leur casque et leur look robotique ont fait de l’anonymat leur marque de fabrique. L’occasion de revenir sur ce concept qui a traversé les âges.


Un peu d’étymologie permet souvent de savoir d’où on part et vers où on va. En l’occurrence « anonymat » vient du grec anonymos signifiant « sans nom ». L’anonymat est dès lors la qualité de ce qui n’a pas de nom. Il s’agit ainsi soit de quelqu’un qui cache son nom, ou bien de quelqu’un que l’on ne connaît effectivement pas.

A moins d’être Beyonce, nous faisons tous l’expérience de l’anonymat tous les jours. Pour ceux qui habitent dans une grande ville – c’est vrai pour tout le monde mais ça l’est particulièrement pour les habitants des métropoles – il est incroyable de se rendre compte de tous ces inconnus que l’on croise, tous ces anonymes que l’on ne voit qu’une fois, ou peut-être plusieurs fois, peut-être tous les jours, sans que l’on y prête une attention particulière. Ils sont comme un flot continu, comme des figurants dans notre vie et dans le décor dans lequel on évolue tous les jours. C’est comme s’il y avait en permanence une foule d’inconnus qui nous entoure à chaque instant. On part d’un environnement familier, sans « anonymes », pour aller retrouver des amis ou de la famille à l’autre bout de la ville et entre ces deux instants vient le moment des anonymes. Et lorsque on est entouré de ses proches on pourrait être tenté de ne plus se sentir anonyme et pourtant on ne reste que « ce groupe de gens au bar », ou « cet appartement dans lequel se déroule une soirée » pour les passants…

Mais tous les jours nous croisons aussi d’autres anonymes : agents d’entretiens qui travaillent de nuit dans les bureaux ou les musées, livreurs, colleurs d’affiches, agents de maintenance du métro… tous ces travailleurs précaires que nous ne voyons pas, auxquels nous ne faisons pas attention. A l’occasion de la sortie de la série Lupin sur Netflix, la plateforme américaine avait organisé un happening dans lequel Omar Sy se fait passer pour un colleur d’affiches du métro parisien. Résultat : personne ne l’a reconnu. Preuve s’il en fallait que nous ne faisons pas attention aux « petites mains » précaires qui font fonctionner notre monde.

I’M FAMOUS

De l’autre côté du spectre se trouvent les non-anonymes, les stars, les célébrités. Nous les reconnaissons dans la rue, leur demandons des orthographes, des photos ou parfois nous les prenons « discrètement » en photo… Qu’ils soient acteurs, chanteurs, youtubeurs… leur vie a un jour basculé. Cette vie peut paraître invivable et pourtant devenir célèbre reste le rêve de tant de personnes, il suffit de penser aux candidats de téléréalité pour lesquels la seule fin est de devenir célèbre, d’avoir plusieurs centaines de milliers d’abonnés sur Instagram, de partir vivre à Dubaï et de faire des placements de produits…

Et pourtant il y a un revers de la médaille : toute célébrité a ses détracteurs. Et si des millions de gens vous aiment et vous adulent, il y aura toujours une portion qui vous haïra et qui vous le fera savoir. 

L’option prise par les Daft Punk semble alors réagir à cette menace – et bien sûr à une vision marketing de la célébrité. Peut-être les avez-vous croisés dans la rue sans savoir qu’ils étaient membre d’un des duo les plus célèbres de la planète. L’anonymat permet également autre chose : le fait de n’être jugé que sur son travail. Car en devenant reconnu pour votre travail en tant qu’artiste, votre personnalité devient aussi sujette à controverses avec une myriade de personnes qui se permettront de vous juger et de vous détester sans que vous les connaissiez. Miracle d’une relation à sens unique ! 

“La célébrité vous donne l'impression que tout le monde vous connaît, mais en réalité, vous ne connaissez personne. ”

Charlie Chaplin


A l’instar des Daft Punk, nous pourrions parler de Molière, du Caravage, de Voltaire, de Stendhal, d’Emile Ajar… de tous temps l’anonymat, l’utilisation d’un pseudonyme a permis une liberté de ton, une liberté de création.  

PAS DE PHOTOS S’IL VOUS PLAIT… 

Nous désirons tous avoir une vie privée. Car avec la célébrité vient aussi un effacement progressif de sa vie privée. Mais bonne nouvelle, grâce aux innovations technologiques, nous sommes en passe de tous devenir des célébrités aux yeux de l’Etat et des fameux GAFAM. Si la surveillance de masse était jadis l’apanage des dictatures, nous entrons peu à peu dans une ère où – sans atteindre les extrémités d’un Etat totalitaire – notre vie privée est de moins en moins privée.

Le propre d’une dictature est justement de faire disparaître l’anonymat. Vous n’êtes plus anonyme, nulle part, vous êtes suivi, écouté, vu, lu, fiché, de sorte que jamais vous ne puissiez vous cacher derrière un nom ou un quelconque pseudonyme. En Chine, la surveillance est constante et un système de notation à grande échelle est mis en place. Vous n’échappez pas à l’Etat central.

Mais ces travers ne sont pas propres aux dictatures comme la Chine. Ainsi, on ne compte plus les révélations des programmes de surveillance de masse créés par les États-Unis dans le but de mettre l’entièreté de sa population sur écoute, avec la complicité des grandes entreprises. Par exemple, dans le cadre du Programme de surveillance de masse PRISM, dont l’existence a été révélée par Edward Snowden, Verizon (opérateur téléphonique américain) devait transmettre quotidiennement à la NSA (National Security Agency) une copie des journaux de suivi de tous les appels de ses clients. Et de par le monde occidental, pourtant libre et démocratique, les lois de surveillance se multiplient.

… SAUF SI C'EST MOI QUI LES POSTE

Pourtant, nous sommes les propres artisans de la déliquescence de notre vie privée grâce à un outil apparu au début des années 2000 : les réseaux sociaux. Car si nous croyons partager photos, messages et vidéos uniquement avec nos proches, nous faisons fausse route. Les réseaux sociaux, Facebook en tête grâce au trio Facebook-Instagram-WhatsApp, savent tout de nous. Notre vie privée est leur gagne-pain. Leur business model est simple : nous faire passer le plus de temps possible sur leur réseau, générer des réactions, glaner des informations qui servent ensuite à nous targeter et à nous afficher des publicités sur lesquelles nous serions susceptibles de cliquer. C’est l’économie de l’attention.

Cette perte de vie privée, nous ne la ressentons pourtant pas tant que ça. Elle est théorique car virtuelle. Pourtant nous n’accepterions pas d’être suivis en permanence par un employé de chez Facebook ou par un policier jusque dans notre lit…

ACTIVISME

Pourtant l’anonymat permet de se sentir libre. Si dans la majorité des cas cela permet d’insulter quelqu’un sur Twitter sans avoir à le faire visage découvert, cela est aussi un moyen employé par les activistes de tous bords. Il suffit de penser aux Anonymous, dont le combat peut être discutable mais qui représentent un groupe d’activistes de premier plan. L’anonymat a toujours permis de délier les langues et d’agir pour une cause que l’on estime juste même si elle est illégale. Et à l’inverse, l’anonymat est aussi la qualité des criminels. Car l’anonymat offre discrétion et tranquillité.

Des super-héros à la Résistance, notre imaginaire collectif et notre histoire sont pleins de ces héros parfois masqués mais toujours anonymes, qui, au péril de leur vie et de la loi, luttent contre les criminels, les fléaux qui nous menacent ou pour notre liberté.


Finalement aujourd’hui, même les Daft Punk ne sont plus anonymes…

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