La Petite Dorritt, Charles Dickens, 1857

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La scène se passe à Londres, par une soirée sombre, étouffante et comme moisie. Mille cloches agaçantes appellent les fidèles à l’église, sur tous les degrés de dissonance, en dièse et en bémol, folles et sonores, lentes et rapides, tirant toutes de hideux échos des amas de briques et de plâtre que l’on appelle des maisons. Mille rues attristées et repentantes, revêtues d’un cilice de suie, plongent dans un désespoir affreux l’âme des gens que l’ennui condamne à regarder par les fenêtres. Dans chaque rue, presque dans chaque allée, presque à chaque détour, quelque cloche désolée s’ébranle, s’agite par mouvements saccadés, et retentit comme si la peste avait envahi la ville et que les tombereaux fussent en tournée pour ramasser les morts. Tout ce qui eût pu fournir le moindre délassement à une population excédée de travail est verrouillé et enfermé à triple tour. Pas de tableaux, pas d’animaux inconnus, ni fleurs ni plantes rares, pas de merveille de l’ancien monde, soit naturelle, soit imitée. Tout est sanctifié avec une rigueur si éclairée, que les vilains dieux des mers du Sud renfermés dans le musée de Londres peuvent se figurer, si bon leur semble, qu’ils sont retournés à domicile. Rien à voir que des rues, des rues, des rues ! Rien à respirer que des rues, des rues, des rues ! Rien qui puisse changer un peu et rafraîchir l’esprit usé par la fatigue ! Le travailleur épuisé n’a qu’une seule manière d’employer son temps : c’est de comparer la monotonie de son jour de repos avec la monotonie des six jours précédents, de songer à la triste existence qu’il a menée, et de tirer de là la meilleure conclusion possible... ou la plus mauvaise, selon toute probabilité.

C’est à cet heureux moment, si propice aux intérêts de la religion et de la morale, que M. Arthur Clennam, récemment arrivé de Marseille par la route de Douvres, et déposé par la voiture de Douvres devant l’hôtel de la Fille aux yeux bleus, était assis à la croisée d’un café de Ludgate-Hill. Il se voyait entouré de dix mille maisons respectables, qui contemplaient les rues qu’elles formaient avec un regard aussi sombre que si chacune d’elles eût servi de domicile à ces dix jeunes gens des Mille et une Nuits qui, chaque soir, se noircissaient le visage pour gémir sur leur sort fatal. [...] Un égout infect et meurtrier, qui aurait dû être une belle et fraîche rivière, coulait et refluait au cœur même de la ville. Quel besoin profane pouvaient éprouver un million d’individus qui travaillaient six jours de la semaine, au milieu de ces objets dignes de charmer des bergers d’Arcadie, dont la délicieuse uniformité les poursuivait depuis le berceau jusqu’à la tombe ? Quel besoin profane de changement voulez-vous qu’ils éprouvent le septième jour ? Il est clair qu’ils ne peuvent avoir besoin que de la surveillance d’un bon policeman.

[...]

M. Clennam resta au même endroit, tandis que le jour baissait, regardant les sombres maisons en face, et songeant que, si les âmes incorporelles des anciens habitants pouvaient revoir leurs domiciles terrestres, elles devaient se trouver bien malheureuses d’avoir jamais été condamnées à loger dans de pareilles prisons. Parfois une ombre apparaissait derrière la vitre ternie d’une croisée, et disparaissait dans l’obscurité, comme si elle avait vu de la vie tout ce qu’il lui en fallait, et qu’elle s’en retournât plus ou moins satisfaite au pays des revenants. Bientôt la pluie commença à tomber en lignes obliques entre lui et ces maisons, et les piétons commencèrent à se rassembler à l’abri du passage d’en face, avançant de temps à autre la tête pour regarder d’un œil désespéré le ciel, d’où la pluie tombait plus abondante et plus rapide. Puis des parapluies ruisselants, des jupons crottés et la boue se montrèrent à leur tour. Que faisait cette boue auparavant, et d’où diable venait-elle ? C’est ce que personne n’aurait pu dire. Mais elle parut se former en un clin d’œil, comme se forme un rassemblement, et ne demander que cinq minutes pour éclabousser tous les enfants d’Adam. Voilà l’allumeur de réverbères qui fait sa ronde ; et à mesure que la flamme jaillit à son approche, elle paraît tout étonnée vraiment qu’on lui permette d’éclairer une scène aussi triste.

M. Arthur Clennam prit son chapeau, boutonna son habit et sortit. À la campagne, la pluie eût développé mille fraîches senteurs, et chaque goutte brillante eût réveillé dans l’esprit du promeneur, sous quelque belle forme, l’idée de la végétation et de la vie. Dans la grande ville, elle ne développa que des odeurs rances et infectes, dont elle portait l’offrande aux ruisseaux de Londres en un tribut malsain, tiède, sale et ignoble.

Il passa devant l’église Saint-Paul et descendit, par un angle prolongé, presque jusqu’aux bords de la Tamise, en traversant ces rues tortueuses et penchées qui vont de Cheapside à la rivière, devenant de plus en plus tortueuses et penchées à mesure qu’elles s’en rapprochent. Passant ensuite devant l’hôtel moisi d’une honorable corporation aujourd’hui oubliée, puis devant les croisées illuminées d’une église déserte qui semblait attendre quelque aventureux Belzoni pour y déterrer son histoire ; puis devant des magasins et des entrepôts silencieux ; puis au travers d’une ruelle étroite conduisant à la rivière, où une méchante petite affiche, TROUVÉ NOYÉ, pleurait sur le mur humide, il atteignit enfin la maison qu’il cherchait, une vieille maison de brique, si sombre qu’elle paraissait presque noire, isolée derrière une grille. Devant la maison il y avait une cour carrée, où dépé- rissaient deux ou trois arbrisseaux et une pelouse, aussi incultes (et ce n’est pas peu dire) que la grille qui les protégeait était rouillée ; derrière, on voyait un amas confus de toits. C’était une maison double en profondeur, avec des croisées longues, étroites, lourdement enchâssées. Bien des années auparavant elle s’était mis dans la tête de se laisser glisser jusqu’à terre ; on l’avait étayée, et elle s’appuyait encore sur une demi-douzaine de ces béquilles gigantesques, qui, rongées par l’intempérie des saisons, noircies par la fumée de charbon, couvertes de mauvaises herbes, servaient de gymnase à tous les chats du voisinage, et ne paraissaient plus former un appui bien rassurant.

Charles Dickens, La Petite Dorritt, 1857.

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