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Deux écologies, deux mondes

Par Margaux Cassan -  30 juin 2019
Illustration par Hortense Le Guillou

« Nous sommes ce soir la troisième force politique en France (...) les français veulent que l’écologie aussi soit au coeur du jeu politique. », affirmait, le sourire aux lèvres, Yannick Jadot au QG d’Europe Écologie - Les Verts (EELV), le soir des résultats des élections européennes.

Passé l’enthousiasme du résultat des « Verts » aux élections européennes de mai dernier, une question peut être posée : n’est-ce pas contre le « jeu politique », justement que les français ont voté en poursuivant le travail de sape des partis traditionnels et en permettant l’émergence d’un parti comme le sien ?

Temps de lecture : 6 min


Alors peut-on identifier cette victoire à la Marche du Siècle, aux manifestations étudiantes, aux grèves scolaires pour le climat ? Sont-ce ces mêmes marcheurs qui se sont déplacés dimanche 26 mai pour Yannick Jadot ? Ces marcheurs dont le premier cri était de mettre fin aux jeux politiques au profit desquels la planète est éprouvée ? Combien d’entre eux a préféré « Urgence écologie », la liste de l’universitaire suisse Dominique Bourg, grand penseur de la décroissance ? Ou « Décroissance 2019 ? », le parti de Thérèse Delfel, elle aussi enseignante ? Infiniment peu ; les deux partis ont récolté respectivement 2,03% et 0,06% des voix (contre 13,47% pour EELV).
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Pourtant, l’amateur de politique aura repéré que la posture politique de Yannick Jadot n’est pas celle, très onirique de la jeune Greta Thunberg et de ses disciples. « Pour Yannick Jadot, l’écologie doit aussi passer par l’économie de marché », titrait Le Figaro en mars. Une économisation du discours qui n’a échappé à aucun média : deux mois plus tard, l’Humanité titrait : « Jadot veut verdir le capitalisme plutôt que s’y attaquer ». Et en effet, si Yannick Jadot est explicitement hostile au capitalisme financier, aux lobbys et au magister des multinationales (il plaide pour une révocation des traités de libre-échange et une nationalisation des monopoles), il se dit favorable à « l’économie de marché ». « Bien entendu que les écologistes sont pour le commerce, la libre entreprise et l’innovation. » expliquait-il dans Le Point début mars. Il n’a pas grand chose à voir avec les mouvements citoyens et les associations qui organisent par ailleurs des actions de désobéissance civile. Et beaucoup avoir, semble t-il, avec ce « jeu politique » qu’il évoque.

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EELV incarne une écologie politique que les « marcheurs », qui se disent a-partisans et apolitiques rejettent par dessus tout. Ce ne sont que des slogans mais voilà ce que l’on pouvait lire dans les marches citoyennes pour le climat : « Changez le système, pas le climat », « Qui sème le capitalisme récolte le cataclysme », « Sortir du capitalisme est une question de survie », ou encore « Halte à la croissance ». L’opération « République des pollueurs », un blocus organisé le 19 avril par les associations ANV-COP21, Greenpeace et les Amis de la Terre l’a confirmé : la ligne politique des marcheurs pour le climat, s’il en est, est farouchement hostile à la croissance et marquée à gauche (Jadot lui se dit, comme tant d’autres, au-dessus de ce clivage). Leurs revendications sont beaucoup plus proches des partis ultra-minoritaires de Dominique Bourg et Thérèse Delfel. Reste à savoir pourquoi ils ne sont pas déplacés pour les soutenir...

C’est que l’engagement écologique se fait encore largement hors-cadre institutionnel, dans des espaces de « co-working » dédiés à l’organisation de mobilisations citoyennes comme Extinction Rebellion à Londres. A Paris, le noyau dur de la lutte se tient à la Base (31 rue Bichat), un immense espace de réunions bénévoles pour la justice sociale et climatique. Les bénévoles de la Base sont à l’initiative d’une série d’actions de désobéissance civile et semblent avoir renoncé à une opposition politique à proprement parler. Au programme : marches, sittings, décrochage de portraits présidentiels, occupation de ponts, die-in (forme de manifestation dans laquelle les participants simulent la mort), etc. Pour la plupart, les activistes ont faite leur la formule de Thoreau : « Même voter pour ce qui est juste, c’est ne rien faire pour la justice ».

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Alors que l’écologie politique fleurit partout en Europe sur fond de délitement des partis traditionnels, elle ne devrait pas trop vite crier victoire. La désaffection des institutions démocratiques est très présente dans la société, et accompagne l’idée (souvent dangereuse) selon laquelle la justice doit prévaloir sur le droit. L’idée que la conscience individuelle vaut seule pour jauge de justice gagne du terrain, qu’elle soit exprimée socialement par la colère des gilets jaunes, écologiquement par les mouvements pour le climat. Fonder un ordre politique - fût-il « écologique » - dans un contexte comme celui-là, est un défi que ne semblent pas réaliser les dirigeants des partis écologistes, qui restent fondamentalement des partis traditionnels dans leurs discours et moyens d’action.

Pour qu’une réconciliation citoyenne ait lieu, il faudrait que l’écologie politique satisfasse le désir croissant d’agir avec son corps plutôt que de militer avec ses idées. Sans cela, il est fort à parier qu’elle devienne aussi impopulaire que les partis de gouvernement qu’elle sermonne, siégeant à la place bien trop connue de l’opposant politique.

Bref, il faudrait que l’urgence écologique triomphe sur le jeu politique.


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