portfolio site templates

C'est la taille qui compte !

Par Adrien Tallent, César Lacombe - 10 janvier 2019
Illustration par Anaïs Lacombe

7 609 989 417, sept milliards six-cent neuf millions neuf-cent quatre-vingt neuf mille quatre cent dix-sept. Il faut 16 mots et 1 ligne entière pour l’écrire. Ce nombre dantesque ne représente pas le nombre de planètes dans notre système solaire, n’est pas le fruit du hasard non plus, mais est une approximation plus ou moins proche du nombre de bipèdes sans cornes et sans plumes vivant sur notre chère planète bleue. L’ONU nous avance le chiffre de 7,6 milliards en 2017 donc s’il est approximatif, il n’est pas non plus tiré du chapeau. Il faut bien se rendre compte qu’il est absolument impossible de se rendre compte de ce que représente 7,6 milliards, on se situe en effet à un niveau d’abstraction tel que ce chiffre est tout bonnement ahurissant.

Temps de lecture : 9 min

Pour réaliser un peu tout cela, un certain George Armitage Miller, psychologue américain, a publié un article en 1956 intitulé "The Magical Number Seven, Plus or Minus Two: Some Limits on Our Capacity for Processing Information". Outre le nom un peu long, cet article a été le point de départ de ce que l’on a appelé la Loi de Miller qui ne dit pas moins que l’on peut se rappeler dans notre mémoire à court terme 7 choses, plus ou moins 2. C’est à dire que si l’on me présente plusieurs objets sur la table, je pourrais avoir dans ma mémoire immédiate à court terme 7 de ces objets plus ou moins 2. Cette loi est par exemple particulièrement utilisée dans la création de nos douces applications que nous utilisons au quotidien où il faut faire attention à ne pas mettre plus d’éléments à l’écran que ce chiffre magique. Si l’on compare maintenant nos 7,6 milliards d’habitants à notre 7 plus ou moins 2, outre le 7 qui est en commun, l’ordre de grandeur est quand même à des années lumières. 
Mobirise

Plus, plus, toujours plus !

Et ces chiffres faramineux sont partout. Dès lors que notre propre population humaine atteint un tel nombre, tout ce qui en suit prend la même envergure. Et comme pour les 7,6 milliards d’êtres humains qui composent la planète nous n’en voyons qu’une infime partie, voire pas du tout. Pensez à l’appréciation qu’on se fait du monde : même en vivant à Paris, dont l’aire urbaine compte 10 millions d’habitants, nous ne croisons que peu de personnes comparativement. Une rame de métro bondée contient 500 personnes tout au plus. 

Mais le plus mystérieux reste tout ce qui nous apporte notre confort moderne, où tout se compte en millions de m3 de gaz, en millions de barils de pétrole, en millions de tonnes de viande bovine, en milliards d’hectares de surfaces agricoles, en quintillions de bytes de données… tous ces chiffres fous, et qui en même temps ne veulent rien dire tant ils échappent à notre entendement, ce sont les entrailles de la mondialisation. Les oléoducs, les gazoducs, les supertankers, sont le pendant de cette population aux dimensions incommensurables.


  « L’entrelacs de ses serpents charriant le boudin noir des sous-sols ressemble à des veines qui irrigueraient le plus vaste organisme vivant : l’humanité. »

– Sylvain Tesson, Eloge de l'énergie vagabonde

Pour Sylvain Tesson donc, les oléoducs sont donc comme des veines. Les gisements de matières premières sont comme le coeur de l’humanité. Et comme nos propres organes, nous ne voyons pas tout cela. Si on ne s’attelle pas à se renseigner, tout cela reste le fonctionnement assez obscure qui nous permet de vivre. 

Mobirise

Les problèmes mathématiques de la taille

Cette augmentation perpétuelle de la population qui croît tel un désir inassouvi crée un déséquilibre permanent au sein du système Terre et empêche dès lors la formation d’un système stable. Il y a un déséquilibre vers l’avant incessant, comme une course qui se manifeste par une chute en avant perpétuelle, notre monde court. Nous sommes toujours plus nombreux.

Et plus la taille augmente, plus on voit les problèmes. Prenez par exemple une fourmi, c’est un petit insecte qui ne paye pas de mine, travailleur et assidu. Mais au microscope, c’est une bête monstrueuse qui se révèle, et on se rassure du fait qu’une fourmi fait la taille d’une fourmi. 

Dès lors que l’on doit gérer de telles quantités, la tentation du pourcentage, de la relativisation des chiffres, se fait sentir. Quoi de plus normal ! Cette relativité marche cependant à l’opposé du microscope qui révèle la fourmi comme bête monstrueuse : elle aplatit la réalité. En gérant des pourcentages on oublie les chiffres parfois gigantesques qui se cachent derrière. L’abstraction du nombre avale tout. Et en grossissant, le nombre montre ses horreurs comme la fourmi que l’on observe au microscope : plus on augmente la taille, plus on voit les problèmes. Car si l’on s’arrête au nombre stricto sensu, plus un groupe grossit, plus sa légitimité augmente, mais nous nous basons sur le point de vue des nombres absolus ici. Car relativement, si tous les groupes augmentent proportionnellement, la légitimité reste inchangée. Dès lors, comment concilier cet affrontement sanglant entre relativité et absolu ?

Si l’on prend par exemple la minorité des Ouïghours en Chine, qui est stigmatisée et où de trop nombreux sont enfermés dans des camps , la Chine parle de minorité mais ils représentent environ 10 millions d’habitants dans ce pays. S’ils représentent un peu moins d’1,4% de la population chinoise, ils sont tout de même 10 millions. Mais quelle est leur légitimitée ? Ils sont en partie réprimés par le régime en place, mais représentent de manière absolue une quantité énorme, bien que relativement, ils ne représentent qu’1,4% des citoyens de cet Etat. On sent bien que l’ordre de grandeur nous échappe, on ne sait plus "qu’est-ce qui représente quoi" et les nombres nous assomment par leur abstraction et leur complexité. L’ordre de grandeur relatif et le poids du nombre absolu s’affrontent, mais pourtant, derrière chacun de ces chiffres qui s’additionnent, il y a un être humain comme vous et moi.

Ensuite, on pourrait dire que plus la taille augmente, et moins on voit les variations. Le problème est moins de gouvernance qu'économique. Si l’on passe de 1 à 4 par exemple, on augmente de 3 et on voit bien la différence, car on on a multiplié par 4 en fin de compte. Mais entre 19478 et 19481 la différence est tout de suite moins frappante, certes vous me rétorquerez qu’on ne multiplie pas par 4, mais on ajoute toujours 3. On voit bien comment notre cerveau se perd dans la complexité des grands nombres, des grandes quantités. On a du mal à percevoir la différence entre ces deux énormes nombres, et c’est le bon vieux dilemme du “mais-à-quoi-bon-que-je-fasse-le-tri-sélectif-puisque-de-toute-façon-si-je-le-fais-ou-si-je-le-fais-pas-ça-changera-pas-grand-chose”. Car changer un petit rien du tout dans un grand quelque chose ne va pas transformer le monde, mais plusieurs petits rien du tout finissent par faire un grand quelque chose. Les choses sont devenues tellement gigantesques que l’on finit par ne même plus déceler les plus infimes variations qui peuvent pourtant avoir des impacts énormes quand elles se multiplient. 


  « Des millions ? Haha, des millions. Ah vous êtes charmante mais… Vous voyez déjà ce que ça fait un million, Larmina ? »

– Hubert Bonisseur de la Bath dans OSS 117 : Le Caire Nid d'Espion

Une goutte d'eau dans un océan d'huile

Le nombre est alors un état de fait en fin de compte, c’est comme ça. Mais l’oublier, oublier le multiple, perdre de vue les ordres de grandeurs, se déconnecter du fait de l’abstraction, tout cela est dangereux ; et on ne se sent plus être qu’un simple pion sur un échiquier à 7,6 milliards de cases. Bienvenue dans l’aquoibonisme : ma voix ne compte pas, donc ça ne sert à rien de voter. Autant pisser dans un violon ! Se nourrit encore le sentiment de futilité, d’inutilité… Explosent alors les bullshits jobs, où l’on a l’impression de ne servir à rien. Où l’on est plus qu’un rouage dans une grande machine déréglée. Machinalement, je remplis les cases de mon tableur Excel de la même manière qu’un ouvrier tourne son tournevis sur la vis 38 de la chaîne de montage. La taylorisation de la chaîne de production à la fin du XIXe siècle, au moment de la mise en place du capitalisme, a ainsi fait de l’ouvrier spécialisé un rouage dans une chaîne de production. 

On finit par s’habituer à vivre avec le nombre, avec une multitude d’inconnus tous les jours. Dès lors nous faisons d’un flux de personne qui, avec la mathématisation du monde , se transforme en flux de nombres. Vient alors la tentation de se sentir presque insignifiant, de rentrer dans l’aquoibonisme comme on le disait plus haut. Trouver sa place dans des démocraties regroupant plusieurs millions d’individus peut ainsi sembler difficile. Il faut des millions et des millions de voix pour remporter une élection nationale, on se dit alors rapidement que notre voix seule ne compte pas alors même que l’étymologie du terme “démocratie” montre que le principe essentiel de ce régime politique est de donner le pouvoir au peuple.  

Gouverner, mais comment ?

Se pose la question de savoir comment on peut gouverner tant de monde. On parle souvent de l’origine athénienne de la démocratie comme système politique où le pouvoir était réellement au peuple (à noter quand même que le suffrage était censitaire : seuls les hommes fils de citoyens athéniens pouvaient voter) où les citoyens se réunissaient dans l’agora, échangeaient, discutaient. On dénombrait alors, selon les estimations, environ 40 000 citoyens (sur une population de 200 000 à 300 000 personnes). La démocratie du petit nombre pour un petit nombre.

La question de la relativité et de l’absolu se pose ici aussi. On parle en pourcentage de voix, en oubliant que même des “petits candidats” réussissent à accumuler plusieurs centaines de milliers voir à atteindre plus d’un million de voix, ce qui en terme absolu ferait pâlir d’envie les Athéniens. 

En 1648, le traité de Westphalie fait du concept d’Etat-nation le socle du droit international. Néanmoins, alors que le modèle de l’Etat-nation s’impose en Europe au point de devenir par la suite l’essence de la politique européenne au XIXe siècle, Jean-Jacques Rousseau s’oppose à cette échelle de législation. Selon lui, à cette époque, l’échelle adéquate serait une île de la taille de la Corse seulement. On retrouve ici l’idée de l’échelle inférieure, comme la cité Athénienne, afin de légiférer. 

Mobirise

  « Il est encore en Europe un pays capable de législation, c’est l’île de Corse. »

– Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social

Aujourd’hui les anti-européens, les eurosceptiques se servent des mêmes arguments pour critiquer l’échelle européenne. Sauf que les échelles ont changé. Ils considèrent que l’échelle européenne est trop vaste et constitue une grave dépossession de la souveraineté et que l’échelle adéquate est l’échelle nationale. Notons néanmoins que Rousseau ne serait pas d’accord avec eux puisque le Contrat Social doit pouvoir s’adapter à toutes les sociétés. Il reconnaît un nécessaire caractère national mais pas une identité nationale construite en opposition à nos voisins. 

La crise de la démocratie représentative telle que nous la voyons sous nos yeux s’inscrit dans ce contexte. Les gens ont l’impression que leur voix ne compte pas, qu’ils sont délaissés et que la politique se fait ailleurs. Quand bien même ils aient le droit de vote. Une personne ne pèserait que peu de choses. Dès lors, il faudrait sans doute faire revenir la démocratie à des échelles plus tangibles, faire en sorte qu’elle s’inscrive dans un espace, dans un territoire. 

Mais cela nécessiterait de changer en fait notre propre façon de penser la politique. En effet, si on demandait d’aller dans une “assemblée citoyenne” les soirs de semaine ou le week-end, beaucoup aurait la flemme d’y aller souhaitant se reposer après une journée de travail ou profiter de son temps libre autrement. Il y a ici tout une culture démocratique à ré-enseigner.

Notre monde moderne a eu tendance à tout rassembler, à faire des économies d’échelles, à tout segmenter et à tout regrouper. Des logiques d’accumulation se sont imposées à cause du déploiement physique du nombre. Mais cela a mené nos processus de gouvernance à se déshumaniser en se structurant et en se bureaucratisant à outrance. Face à cela, l’idée du cyberespace revêt une possibilité de descendre d’une marche, d’enlever quelques zéros et de permettre de redescendre à un échelle moindre. Il abolit l’espace, et par-là recompose la répartition de la population et transforme les échelles. Certes, cela reste une potentialité, mais les efforts pour actualiser ce potentiel formidable devraient être mis en place afin de renouer avec des communautés plus directement, plus personnellement. Recouper avec un fonctionnement plus transparent et mieux organisé pour fonctionner avec des chiffres à plus de 6 zéros. Alors oui, c’est source de destruction créatrice, et comme l’expliquent Daron Acemoglu & James A. Robinson dans leur ouvrage Why Nations Fail, ce phénomène est ce qui bloque les institutions et entrave leur évolution. Il y a forcément des perdants et des gagnants, et l’accumulation du pouvoir par des logiques de nombre dans une direction qui creuse le fossé des inégalités n’encourage pas les gagnants à quitter les premières places. Mais le développement de ces infrastructures est pourtant une solution bien tangible afin de déjouer les lois de la physique en recomposant l’espace. Les pouvoirs qui sont donnés à l’information, devenant dénuée des contraintes terrestres, permettraient une réelle intelligence pour ces réseaux afin de permettre une appréhension du nombre plus intelligible. 


Partager cet article

Nous suivre

Nous écouter

Pour ne pas rater nos prochains articles

Commentaires