Chiffrer le monde

Par Adrien Tallent, César Lacombe - 30 octobre 2018

2 69 05 49 588 157 80. C'est vous. Vous êtes aussi le FR 12 49581 39481 9039401A012 01. Ou encore le 394850D EIR 34. Tous ces numéros ont quelque chose en commun, ils vous identifient. C'est vous qui existez à travers ces multiples suites de nombres et de lettres, que ce soit la sécurité sociale, votre banque ou encore les impôts, tous vous donnent un identifiant numérique qui vous symbolise.

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Les chiffres sont aujourd'hui partout, c'est évident que cela peut être pratique quand il s'agit d'identifier Pierre Dupont de Pierre Dupont, ou pour automatiser le traitement de beaucoup de tâches. Les chiffres sont utiles pour gérer le nombre car ils sont efficaces. Ils sont une synthèse rapide et pratique. Il y a forcément à y gagner, mais en même temps, cela veut dire que l'on tend à tous devenir une suite de caractères. Comme quand on arrive à la poissonnerie, je récupère mon numéro dans la file d'attente, puis j'entends "numéro 15", et je vois les caractères 1 et 5 s'écrire sur le tableau d'affichage rouge, "ah, c'est moi, je vais pouvoir acheter ma truite pour ce soir", bonjour, merci, au revoir. C'est efficace, ça tourne, on ne perd pas de temps. Mais à la poissonnerie on me reconnaît, je suis le numéro 15 mais je suis tout de même Pierre Dupont, pour la sécu, je suis le 1 78 04 49 658 395 90 un point c'est tout. Je suis totalement devenu un numéro, nous sommes des millions à nous incarner sous la forme de numéros, alors comment exister parmi tous ces chiffres. Qu'ai-je à perdre à être traité tel un chiffre en fin de compte ?
COMMENT SOMMES-NOUS DEVENU UN CHIFFRE ?
Ferdinand Tönnies, dans son ouvrage Communautés et sociétés explique que pour lui, la modernité va transformer la manière dont nous faisons société en passant d’un mode de vie communautaire à un mode de vie individuel. C’est-à-dire que nos sociétés vont devenir des rassemblements d’individus, et non plus des rassemblement de communautés. L’individu n’est plus défini en tant qu’appartenant à une communauté (noblesse, clergé, bourgeoisie, village, famille, etc…) mais en tant qu’individu. Les différents ordres qui structuraient alors la société dans un mode de fonctionnement traditionnel vont laisser place à une société définie comme un rassemblement d’individus. Pour Olivier Rey, philosophe et mathématicien, auteur de l’ouvrage Quand le monde s’est fait nombre, cette nouvelle dynamique apparue avec l’avènement des États modernes va ouvrir la porte au règne de la statistique en lui proposant un champ d’application sur lequel elle s’accorde parfaitement. La statistique appréhende les individus de manière isolée pour construire ensuite le tout social qui s’exprime comme un rassemblement d’individus, tandis que dans un mode de fonctionnement communautaire, la statistique fait défaut car il faut prendre en compte l’appartenance de chaque individu à une communauté. C’est ce passage à l’État moderne qui va généraliser l’emploi de la statistique, et Olivier Rey constate donc une explosion de la pratique statistique qui s’effectue dans la première moitié du XIXème siècle. Cette transformation dans la manière de faire société qui apparaît avec la création de l’État moderne va donc généraliser l’usage du nombre dans la pratique sociale.

“La vérité est que les sociétés modernes ont besoin d’autres formes de représentation d’elles-mêmes, sans doute moins directement compréhensibles, mais plus adaptées à leur organisation et à leurs complexités effectives.”

Olivier Rey, Quand le monde s'est fait nombre — 


L'avènement des ordinateurs a permis ensuite de traiter ces nombres, et de les analyser à grande échelle via des programmes statistiques complexes afin de faire des prédictions diverses sur ces derniers. La révolution advenue par les NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication) a permis une multiplication exponentielle de la donnée, et le phénomène d'assimilation d'individus à la donnée n'a fait que s'amplifier. De plus, la possibilité de récolter de plus en plus de métadonnées, de pouvoir les traiter, et le perfectionnement des algorithmes a produit un cercle vicieux/vertueux qui a agit comme caisse de résonance dans ce fonctionnement. On s'est mis à tout quantifier, à tout mesurer, à tout prévoir. L'INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), qui publie les statistiques officielles en France a par exemple été créé en 1946. Mais cette tendance qui s’est amplifiée a fait prendre corps à de vieux fantasmes humains. Avec le traitement des données, la volonté de tout vouloir rendre statistique, de tout essayer de prévoir, de tout essayer de contrôler, c'est le démon de Laplace qui ressurgit, cette intelligence qui en connaissant l’état du monde à un instant t, et en connaissant la valeur des variables de cet état permettrait de prévoir tout état du monde successif. Le monde serait à saisir par la statistique, il faut modéliser le plus parfaitement possible notre monde pour pouvoir prévoir et contrôler. Minority Report nous faisait rêver d’un futur où les crimes seraient prédits grâce aux précogs, c’est aujourd’hui devenu réalité… 

Vive la statistique, vive le roi !

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“Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. ”

 — Pierre Simon de Laplace, Essai philosophique sur les probabilités— 


ON AIME LES CHIFFRES
On veut tout quantifier parce qu'on s'est rendu compte que finalement tout était mesurable. Gad Elmaleh prenait déjà ça au second degré dans un sketch sur Ikea. Il fait alors référence aux mètres en plastiques fournis par le géant suédois afin de nous aider à mesurer ce que l’on souhaite acheter. Cependant, et c’est ce que remarque l'humoriste, on commence par mesurer seulement ce qu’on désire acheter mais très vite on mesure tout et n’importe quoi, en essayant de parier sur le résultat. “Ah j’aurais dit plus”. En fait, les chiffres sont réconfortants. Notre esprit cartésien, formé aux mathématiques et aux sciences des chiffres comme valeurs suprêmes de l’intelligence aime réduire la réalité à des nombres. Chiffrée, la réalité est plus facile à maîtriser. Alors si on le fait avec des tables et des armoires, pourquoi pas avec des hommes ?

L’idée est que finalement, les chiffres peuvent s’adapter à n’importe quoi, on peut mettre des chiffres partout, ils sont comme de la terre glaise que l’on peut sculpter à loisir pour essayer de faire des petites statuettes, on peut essayer de faire la statuette la plus ressemblante à notre modèle, la travailler pendant des heures, des jours, des mois, mais elle restera une petite statuette de glaise, elle ne sera qu’une reproduction de notre modèle référent. Les chiffres sont cette matière première de travail que l’on peut adapter à tout ce qu’on trouve à loisir. Mais est-ce que notre petite statuette représente la réalité, si parfaite soit-elle ? Est-ce que la réalité est réductible aux chiffres ? Si l’on peut modeler les chiffres pour qu’ils épousent la réalité, est-ce qu'elle, la réalité, notre monde, fonctionne selon les chiffres ? Y-a-t-il une relation, d’équivalence ? C’est bien la question que l’on devrait se poser. Comme Pygmalion qui est tombé amoureux de l’idéal féminin qu’il a sculpté en révolte face au comportement lubrique des femmes de Chypre, l’homme, tomberait amoureux des chiffres face au monde effrayant qu’il expérimente quotidiennement, pour se rassurer. Mais si Aphrodite donne vie à Galatée, la création de Pygmalion, il n’y a pas de dieu dans notre monde qui, comme l’architecte de la Matrice, lui donnera une pure forme mathématique. Ah si ! c’est vrai que l’homme se prend pour Dieu aujourd’hui...

Mais la statistique reste une nécessité pour notre monde politique, pour notre fonctionnement économique. Avec la massification de la population depuis l’avènement de notre époque moderne, la statistique est devenue le moyen de gouverner, on gouverne par les chiffres, il est impossible d’aller interroger 67 millions personnes, alors on fait des statistiques. De même, notre économie fonctionne de manière à effectuer un pari sur l’avenir en réalisant des investissements au temps présent, pour que celui-ci ne soit pas le fruit du hasard, on a fait de la statistique pour maximiser notre profit potentiel. Mais la tendance actuelle à faire des data scientists le nouveau graal du marché du travail montre bien le cloisonnement dans cette démarche mortifère où la statistique est la one best way. L’avènement des data scientists, gourous modernes nous fait complètement oublier la dimension humaine et est très révélateur d’une hygiène du monde qui tend à oublier l’humain. Ces nouveaux oracles permettent d’anticiper tous nos désirs, l’homme est déshumanisé au profit d’une vision purement statistique de ce dernier. L’emprise de la statistique sur notre monde est telle que désormais, tout devient indicateur. L’Etat Français, dans le rapport « Eléments de révision sur la valeur de la vie humaine » a estimé, nous sommes fiers de vous l’annoncer, que vous valez 3 millions d’euros. Cet indicateur très utile permet de calculer la rentabilité d’investissements publics, il rentre en compte dans de nombreux calculs d’investissement de l’Etat, pour savoir s’il est rentable d’investir 10 millions d’euros pour sauver 15 vies par an par exemple.

Même le bonheur devient soumis à un indicateur statistique, c’est formidable ! Le Bhoutan aurait réussi cet exploit de trouver la formule magique du bonheur, qui depuis le 18 juillet 2008 – date à laquelle le bonheur national brut (BNB) est entré dans la Constitution pour remplacer le produit national brut (PNB) – donne des indicateurs au pays pour le diriger de manière à favoriser le bonheur des Bhoutanais. S’il est souhaitable d’enrichir le produit national brut d’autres indicateurs plus subjectifs pour avoir une vision plus complète de la société, le fait d’avoir réussi à quantifier le bonheur est, il faut l’avouer, un coup de maître.

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CE QUI COMPTE CE NE SONT PAS LES CHIFFRES, C'EST CE QUE VOUS EN FAITES

“Les chiffres sont comme les gens, si on les torture assez on peut leur faire dire n’importe quoi. ”

Didier Hallépée, Nombre en folie - les divagations d’un mathématicien fou — 


La pratique du sondage est désormais devenue quotidienne, on fait des sondages sur tous les sujets : que ce soit sur les intentions de vote aux prochaines élections ou sur la bataille autour du testament de Johnny. Le problème est que le sondage en lui-même influence les prochains sondages. Exemple : si dans le précédent sondage vous avez vu qu’untel était crédité de très peu d’intentions de voix, et bien cela vous amènera sûrement à changer votre intention de vote. Bienvenue dans l’univers du vote utile. 

De plus, la parole peut manipuler les chiffres. Ainsi la question du sondage influence la réponse des sondés. Par exemple en mai 2016, se basant sur un sondage, Amnesty International affirme que 82% des français sont favorables à l’accueil des réfugiés alors que 4 mois plus tard, en septembre, le site d’actualité Atlantico affirme que 62% des français sont opposés à l’accueil des réfugiés sur le sol français. Mais comment cela est-il possible ? Tout simplement parce que la question posée n’est pas la même. La question posée par Amnesty International était “Un être doit-il pouvoir se réfugier dans un autre pays pour fuir la guerre ou les persécutions ?” tandis que la question pour Atlantico était “êtes-vous favorable ou opposé à ce que les migrants qui arrivent par dizaines de milliers sur les côtes grecques et italiennes soient répartis dans les différents pays d’Europe et à ce que la France en accueille une partie ?”. En fait, de nombreux médias commandent leur propre sondage qu’ils mettent ensuite en Une, il en va donc de leur ligne éditoriale d’avoir un sondage correspondant à l’orientation politique du média en question. 

Tous ces chiffres brouillent notre rapport au réel. On ne ressent plus l’émotion individuelle. On se détache de la personne dont on traite le chiffre. Il suffit d’étudier la mort : quand une seule personne meurt on compatit, on identifie la personne avec un nom, mais au-delà d’un certain nombre, le drame en devient statistique. 

“La mort d'un homme est une tragédie. La mort d'un million d'hommes est une statistique.”

Joseph Staline — 


Le problème de la statistique est qu’elle met tout le monde sur le même plan, où tout le monde devient un chiffre alors même que notre société individualiste se fonde sur la volonté de se différencier, de sortir de la masse. Evidemment que les statistiques sont utiles et nécessaires, on ne revient pas dessus mais à trop vouloir tout quantifier et tout analyser on déshumanise notre rapport au monde et on s’avance tels des prisonniers avec notre matricule vers notre mort qui ne consistera qu’à effacer un chiffre d’un tableur excel. 

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