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Nier la science, mais nier quoi ?

20.12.2018 – Par Adrien Tallent, César Lacombe

“Le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois dans le but de rendre l'industrie américaine non-compétitive.” Vous l’aurez deviné, cette phrase n’est ni une citation de Rimbaud ou de Verlaine, mais bien du 45ème président des Etats-Unis : Donald Trump. Cette phrase reflète bien le climat (sans aucun jeu de mots bien entendu) dans lequel se trouvent les relations entre la science et la société.

Un autre exemple est particulièrement parlant : en novembre dernier, 300 scientifiques américains ont déposé sur le bureau de Trump un dossier de 1000 pages intitulé “National Climate Assessment” dans lequel ils expliquent que les États-Unis pourrait perdre des “centaines de milliards de dollars” à cause du changement climatique. Tentative de convaincre Trump avec le seul argument qu’il semble prendre en compte : l’argent. Et pourtant, si on pouvait penser que cela aurait effectivement pu l’intéresser car basé sur des preuves scientifiques, et donc sur un socle relativement solide, face à la presse, Donald a déclaré : “je l’ai vu, j’en ai lu un peu, et ça va”. Quand la technique de l’autruche va trop loin. 

Cet exemple est symptomatique : que ce soit Trump, les platistes (i.e. ceux qui pensent que la Terre est plate)... de plus en plus de gens ne font plus confiance à la science et remettent en cause ses fondements en la renvoyant à un état de banale croyance. Elle est durement attaquée et son universalité violemment remise en cause. 
CRISE DE CONFIANCE A L'EGARD DE LA SCIENCE
Aujourd’hui la forme la plus répandue de remise en cause de la science concerne le plus grand danger qui menace l’humain en tant qu’espèce : le climatoscepticisme. “Je n’y crois pas”, “ce n’est pas vrai”, “je ne suis pas d’accord”. Ces expressions, malheureusement courantes actuellement, sont souvent prononcées par les fameux climatosceptiques qui remettent en cause le fait que le réchauffement climatique soit le fait de l’homme moderne, ou tout simplement qui remettent en cause son existence. Et la confiance dans le sérieux des scientifiques qui s’épuisent à proposer des modèles avec rigueur, avec méthode, s’effrite aujourd’hui.

Mais la science ce n’est pas uniquement des équations compliquées à la craie sur un tableau pour faire des prévisions sur notre monde de demain. L’histoire c’est de la science, la sociologie c’est de la science, l’économie c’est de la science, dans nos grilles-pain il y a du savoir scientifique même… La science ne désigne pas tant un domaine qu’une manière de mener des études, c’est une méthodologie, une manière de faire, de réfléchir. Et les trouvailles de la science peuvent ensuite être utilisées dans les produits qui nous entourent au quotidien, et d’ailleurs quel produit aujourd’hui ne détient pas un petit bout de savoir scientifique ? De la bouteille en plastique à nos smartphones, notre société moderne s’est construite sur le savoir scientifique. Mais alors qu’il nous a permis d’atteindre des objectifs dont l’humanité n’avait même pas idée 100 ans auparavant, désormais, alors qu’il n’a jamais été aussi présent dans notre monde, ce savoir cristallise beaucoup de tensions négatives et jouit d’une magnifique perte de confiance. 

Mais il ne faut pas se leurrer et aussi admettre que la science a eu de quoi décevoir. Car, oh, douces promesses modernes d’un futur idéal, où vous êtes-vous envolées ? Et on ne parle pas ici des voitures volantes prévues pour l’an 2000 mais qu’on attend toujours. 

“C’est avec la modernité qu’une rupture a eu lieu, non pas pour réinscrire le présent au cœur des préoccupations de tous mais pour inverser l’ordre de la temporalité et faire du futur, et non plus du passé, le lieu du bonheur à venir et la fin des souffrances.”

Sébastien Charles, Les Temps hypermodernes - 


Mais quand même, le projet Manhattan, la bombe nucléaire...il faut avouer que cela a mis un sacré coup à la science. Et aujourd’hui, le futur tant désiré n’est plus si joyeux et les dystopies qui nous narrent un futur calamiteux à cause de savoirs scientifiques qui ont un peu mal tourné et donné de mauvaises idées ne sont pas là pour nous rassurer.
MAIS DE QUOI A-T-ON PEUT EXACTEMENT ?
Mais cette peur - à bien des égards légitime - de la science, ou plutôt de ses applications par l’homme impose de se poser la question de ce qu’est la science, de cette fameuse méthode dite “scientifique” que l’on retrouve partout aujourd’hui. 

Galilée est souvent considéré comme le créateur de la méthode scientifique moderne, il a notamment cette célèbre formule dans son ouvrage L’Essayeur où il écrit :

« La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l'univers, mais on ne peut le comprendre si l'on ne s'applique d'abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d'en comprendre un mot. Sans eux, c'est une errance dans un labyrinthe obscur. »

Galilée défend l’idée que face à un monde mathématique, il nous faut améliorer notre connaissance de ce dernier grâce à une méthode qui consiste entre autres à faire des expériences reproductibles pour vérifier des modèles mathématiques en vue de décrire adéquatement notre Univers. Il s’agit de découvrir le monde, de dé-couvrir le monde, de soulever l’étoffe qui le masque en apprenant son langage pour mieux l’apprivoiser, et mieux le maîtriser. Il y a un idéal derrière ce propos qui est d’abord un idéal de connaissance, où il y a l’euphorie de la possibilité de tout connaître ; et la science impactant le monde réel par la transmission des savoirs scientifiques dans des techniques, suit un idéal d’un futur meilleur où la science éradiquera les maux qui affectent le monde. Mais cette vision a aujourd’hui pris du plomb dans l’aile, et la lanterne qu’il nous offrait pour se déplacer dans le labyrinthe obscur s’est éteinte après un coup de vent un peu trop violent. 

“La Société [Royal Geographical Society] est au service de l’Empire britannique, toutefois sa mission tranche sur celle que s’assignaient les conquistadors du temps des grandes découvertes, tel Christophe Colomb : eux entreprenaient leurs expéditions au nom de Dieu, de l’or et de la gloire. La Société royale de géographie, elle, explore par amour de l’exploration – et au nom d’un tout nouveau dieu : la Science.”

David Grann, The Lost city of Z - 


La promesse alléchante d’un monde idéal nous aura fait saliver pour garder le ventre vide, et on ne s’en remet pas. Pourquoi l’humanité sombre dans la pire des barbaries au lieu de s’engager dans une amélioration de son sort ? C’est la question que se posent Theodor W. Adorno et Max Horkheimer dans La Dialectique de la raison qu’ils écrivent exilés aux Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale. Ils défendent l’idée d’une autodestruction de la raison, d’un processus à l’oeuvre depuis l’avènement de la rationalisation de nos sociétés après les révolutions des Lumières et scientifique. On peut observer la pointe de cette autodestruction lorsque la raison devient au service d’un ordre existant comme le régime nazi. Elle devient instrumentale et totalitaire. Le développement irraisonné de la raison aveugle produit de la barbarie lorsqu’il n’y a plus d’autocritique. La science moderne a permis la production des pires barbaries jamais commises, la défiance est de mise et elle ne jouit plus désormais de son apparat qui la caractérisait tant. L’idéal scientifique devient souillé, les promesses ne se réalisent pas. 

“La science devient en effet le monde.”

Théodor W. Adorno & Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison - 


Un deuxième coup sera asséné à la science dans notre monde postmoderne. L’horizontalité que procurent les réseaux émergents dans nos dernières décennies donne une voix à tout un chacun, et a tendance à mettre tous les discours sur un même plan. Le développement de ces réseaux par leur taille et par des logiques de recherche de pertinence quant au contenu diffusé a renforcé ce mécanisme d’horizontalisation des discours, où un scientifique de renom peut avoir la même audience qu’un contenu véhiculant des mensonges. Et la crise de confiance envers du contenu qui serait marqué d’un sceau “officiel” ensuite a renforcé encore ces mécanismes et la science est descendue de son piédestal. 

“Notre monde n’est pas en crise, il est crise.”

Nicolas Léger, "La littérature des inégalités", Esprit - 


LA SCIENCE EST NEUTRE
Mais qu’en est-il vraiment en fin de compte ? Car lorsque l’on dit qu’on a peur de la science ou bien que l’on a été déçu par la science, il faut en réalité se rendre compte que ce n’est pas de la science dont on parle mais des applications de cette dernière que l’homme, être muni de ses petites mains et de son cerveau, invente à foison.
Selon Heidegger, “la science ne pense pas”. Et c’est bien là le point fondamental qui semblait nous échapper. En fin de compte, la découverte en elle-même ne compte pas, ce qui importe réellement c’est la manière dont on applique ces découvertes scientifiques dans la société. Par exemple, la découverte de la radioactivité n’aurait pas changé grand chose si nous n’avions pas développé des techniques pratiques qui intègrent ce savoir. C’est le fait d’avoir inventé les centrales nucléaires, la radiologie médicale, la bombe nucléaire... qui peut être loué ou condamné en réalité. Car le moment où la science perd sa neutralité est bien celui de la création de techniques pour un usage en société.

“Les possibilités ouvertes au faire qu'assurent les sciences et les techniques ne suffisent jamais pour ce qui est de mettre en route un certain usage social de la science ; une décision de type éthique, même implicite, est nécessaire, agissant parfois simplement comme interruption effective d'un certain cours des développements techniques.”

Gianni Vattimo, La Fin de la modernité - 


Et de nos jours, les craintes - légitimes - d’applications potentielles et dangereuses des avancées scientifiques énormes que représentent la robotique ou l’intelligence artificielle par exemple alimentent deux discours opposés : un discours de crainte totale et un discours visant à désamorcer ces peurs en nous montrant toutes les applications possibles bénéfiques pour l’humanité. Néanmoins l’histoire montre que généralement, l’homme a souvent fait les deux, il a développé les bons et les moins bons aspects. Par exemple, concernant la loi de la gravitation, je peux m’en servir pour prédire le point d’impact d’un missile ou bien pour construire un pont et relier des hommes. Finalement, on ré-invente en permanence les découvertes de la sorte. De là, du fait que la science ne pense pas, il est nécessaire de nous interroger sur les décisions éthiques qui subordonnent le développement de techniques issues du savoir scientifique. Car c’est bien nous qui pensons, qui inventons, qui créons. 

Par exemple, l’importance du militaire dans la recherche peut nous faire réfléchir sur l’orientation de la recherche scientifique dans nos sociétés. Il y a toujours une idéologie derrière le développement d’une technique qui véhicule une certaine éthique, une certaine représentation de la société. Et encore une fois, condamner ou idolatrer n’est pas la solution. Une découverte scientifique peut servir au développement d’armes toujours plus dangereuses, où il suffit de s’imaginer le développement de robots tueurs pour commencer à avoir des crises d’angoisses. Mais en même temps, de nombreuses innovations technologiques ont d’abord été le fait de l’armée et des guerres. Le téléphone portable par exemple aurait sans doute émergé bien plus tard sur nos marchés si les innovations telles que le radar et les talkies-walkies n’avaient pas été accélérées par la seconde guerre mondiale. Et aujourd’hui encore, les drones se démocratisent parmi les férus de photographie et de vidéo, mais avant d’investir les rayons de la Fnac il ne faut pas oublier qu’ils ont été développés à des fins belligérantes.

En fin de compte, il ne s’agit pas de rejeter ou d’aduler la science, mais il s’agit de se poser les bonnes questions, et de comprendre l’éthique qui peut motiver telle ou telle décision. Nier ou aduler revient au même, à refuser de comprendre et c’est en comprenant qu’on peut finalement agir.

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