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Mobirise

Le pouvoir des mots,
« Je dis ça, je dis rien » ?

11.01.2021 – Par Meryl Merran

Le langage n’est pas qu’un reflet de la réalité, mais un outil pour créer de nouvelles réalités. À l’ère de la post-vérité, où « les faits objectifs ont moins d’influence que l’appel à l’émotion et aux croyances personnelles » (Oxford Dictionary), la question du pouvoir des mots mérite d’être posée.

QUAND DIRE, C’EST FAIRE

Les philosophes ont longtemps supposé qu'une affirmation ne pouvait être que vraie ou fausse, autrement dit qu'il n'y avait que des énoncés « constatifs » décrivant des états de fait. Le philosophe britannique John Langshaw Austin fut le premier à élaborer le concept d’énoncé performatif (de l’anglais to perform, « accomplir »). D’après lui, il convient de distinguer deux types d’énoncés : les énoncés « constatifs » - qui décrivent une situation et sont vrais ou faux (La Terre est ronde), et les énoncés « performatifs » - qui sont des « actes de paroles » (Je te promets de venir).

Dans son ouvrage Quand dire, c’est faire, Austin théorise la fonction performative du langage. En prononçant certaines paroles, un locuteur peut accomplir une action. Quand un officier d’état civil prononce les mots : « Je vous déclare unis par les liens du mariage », il ne fait pas le compte-rendu d’un mariage, il marie. Il ne décrit pas une situation, il la crée.

Toutefois, Austin s’est aperçu que la distinction entre énoncés constatifs et performatifs n’est pas si évidente, car il existe des « performatifs implicites ». En effet, rares sont les énoncés qui se contentent de décrire le monde. Toute affirmation engage dans une certaine mesure la responsabilité de son locuteur, car les termes utilisés révèlent souvent un parti pris. Le choix des mots découle davantage d’une décision subjective, voire d’une habitude inconsciente du locuteur, que d’une observation impartiale de la situation pour trouver les mots les plus adéquats. Parler ce n’est pas seulement rapporter un fait, c’est affirmer ce fait.

Les mots ne sont pas neutres, ils sont parfois mauvais, parfois justes et toujours témoins.

LES MAUVAIS MOTS 

“Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde ”

Albert Camus


Le 12 janvier 1999 sur TF1, Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, employait le mot « sauvageons » pour qualifier les mineurs récidivistes. D’après le linguiste Alain Rey, « on sait ce que c’est qu’un délit, car un délit est défini par un code. Mais on ne sait pas ce que c’est qu’un sauvageon, qui est un terme blessant. C’est un mot-masque pour définir l’ennemi de la société ». Les mauvais mots sont de violents maux.

20 ans plus tard, le 24 juillet 2020 dans un entretien au Figaro, Gérald Darmanin, lui aussi ministre de l’Intérieur, déclarait : « il faut stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société. ».

Utiliser le mot sauvageons hier, et ensauvagement aujourd’hui, pour parler de la délinquance, n’a rien d’insignifiant. Les mots ont du sens. Preuve en est qu’un premier condamnera son usage, qu’un second préféra l’expression « banalisation de la violence » et qu’un dernier se réjouira de la banalisation de son usage. Les mauvais mots ne laissent personne indifférent.

LES MOTS JUSTES 

“Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action”

Hannah Arendt


Dans son ouvrage Programmé mais libre - Les malentendus de la génétique, Arnold Munnich, chef du département de génétique médicale de l’hôpital Necker déclare « Nommer le mal, c’est déjà le soulager un peu ». Le diagnostic médical est la démarche par laquelle le professionnel de santé détermine l'affection dont souffre le patient, et qui permet de proposer un traitement. Connaitre le nom de la maladie dont on souffre n’allège certes pas la douleur, mais peut-être un peu la peine. Quoi de pire que l’errance diagnostique, se savoir malade, sans connaitre de quel mal on souffre ?

Les présidents de la République Charles de Gaulle et François Mitterrand ont pris publiquement comme position que la France et la République ne devaient pas être confondues avec le régime de Vichy. Le 16 juillet 1995, le président Jacques Chirac rompt avec la position de ses prédécesseurs et reconnaît la responsabilité de l'« État français ». « Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français ». Il ne s’agit pas que de mots, il s’agit d’une « profonde rupture » pour reprendre l’expression de Serge Klarsfeld, président de l'association des Fils et filles de déportés juifs de France (FFDJF).

Prononcés lors d’un diagnostic médical, d’une déclaration politique, mais aussi au sein d’un groupe de parole, ou lors d’un dépôt de plainte, les mots peuvent alarmer, apaiser, libérer, consoler, délivrer, émanciper, sécuriser, soulager, etc.  


LES MOTS TEMOINS

“Les mots ont un pouvoir de faire advenir un regard sur le monde”

Barbara Cassin


Si les mots permettent de faire exister ce qui n'existe pas encore, ils permettent avant tout de faire exister ce qui existe. Si une image vaut mille mots, il faut mille mots pour vraiment voir une image. Les mots ne nous permettent pas seulement de dire ce que l’on voit, mais de voir ce que l’on voit. Ce qui n’est pas nommé n’est pas connu.

D’après Belinda Cannone, tous les mots sont parfaits et désirables, mêmes les disgracieux et les approximatifs, parce qu’ils répondent à notre soif de nommer le monde, pour le fixer, le retenir et surtout le voir vraiment. Vivre au milieu du monde sans le nommer, c’est vivre au milieu d’un monde sans le voir. Vivre au milieu d’un continuum où rien n’est distinct, c’est balayer d’un regard indifférent l’univers des visibles.


Qu’on parle pour ne rien dire, qu’on parle peu mais bien, ou qu’on dise que les faits parlent d’eux-mêmes, quand on parle, on parle, pour le meilleur ou pour le pire. La responsabilité des mots nous appartient. 

“Les mots ont le pouvoir de détruire et de soigner, lorsqu’ils sont justes et généreux, ils peuvent changer le monde”

Bouddha


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