La Philosophie de l'absurde, Giuseppe Rensi

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L’HISTOIRE EST RÉPÉTITION

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Mais, malgré cette indépendance et cette nouveauté, ces organismes de phases de civilisation, en devenir incessant, parcourent, exactement comme les organismes animaux ou végétaux, les mêmes stades, ont le même développement, les mêmes étapes, la même fin : “Ils naquirent, vécurent, et moururent toujours dans un même ordre” ; ainsi Spengler peut, à l’instar de G. Ferrari, établir une véritable théorie des “périodes politiques”, et dresser les tables comparatives des différentes époques de vie spirituelle, culturelle, politique qui se rencontrent parallèlement dans tous les organismes de phases de civilisation qui ont existé sur la terre et qui nous permettent donc de connaître avec certi- tude ce que sera le devenir prochain de notre propre phase, de prévoir que la civilisation occidentale (comme l’égyptienne de la dix-neuvième dynastie, la romaine des années 100 à 300 ap. J.-C., la chinoise des années 25 à 220 ap. J.-C.) entrera, vers l’an 2000, et après avoir traversé la période du “monde comme butin”, dans celle du raidissement et de l’impuis- sance du mécanisme impérialiste contre l’élan conquérant des jeunes peuples et la lente émergence des états de vie primitifs — dans la période, donc, de son agonie et de sa mort.

Un autre penseur génial, Karl Joël, qui, dans son Geschichte Der Antiken Philosophie, avait fait preuve d’un profond sens de l’historicité, ne soutient-il pas (reprenant à son compte le concept fondamental de Ferrari), dans sa dernière œuvre qui rassemble tout le fruit de sa pensée, de sa profonde doctrine et de son intime compréhension et pénétration de l’esprit de l’époque, que l’histoire humaine procède uniformément par phases successives, chacune d’une durée d’un siècle, de Bindung c’est-à-dire de mise au pas, de resserrement des liens, de subordination, et de Lösung, c’est-à-dire de détachement des liens, de libération de l’esprit et d’individualisme ?

Précisément ce sens de l’histoire nous ramène à la conception schopenhauerienne ; il en est la confirmation la plus sûre ; il revient à nier toute réalité substantielle du processus historique, toute signification rationnelle de celui-ci, nier qu’il produise effectivement quelque chose de véritablement nouveau (parce que véritablement nouveau ne pourrait pas être autre chose qu’une étape qui progresse vers un but, et jamais un élément dans un processus éternel, c’est-à-dire nécessairement destiné à être lui-même). “L’humanité n’a aucune fin, aucune idée, aucun plan, tout comme l’espèce des papillons ou des orchidées n’a aucune fin”. Telle est la pensée définitive que nous laisse le sens historique, parvenu à son comble, comme c’est le cas chez Spengler. La pensée que tout comme nous, individus, nous mourons et tombons dans l’obscurité absolue de l’oubli, meurent aussi, sans aucune possibilité de retour, pas même indirecte ou par reflet, tous ces différents individus d’une autre échelle que sont les phases successives de civilisation humaine ; qu’aucune de ses phases, que la nature continue inlassablement de produire, n’est semblable, comme aucune orchidée n’est semblable à l’autre, mais que chacune reproduit (comme chaque orchidée) le même type et vit le même cycle de vie ; que donc (selon la claire et profonde intuition de Guicciardini, confirmée par l’histoire moderne), “tout ce qui a été par le passé et est à présent sera aussi à l’avenir, mais les noms et la surface des choses changent de sorte que l’homme qui n’a pas l’œil bon ne les reconnaît pas” soit “tout ce qui a été par le passé, est présent en partie, et en partie sera dans le futur, et chaque jour revient, mais sous des déguisements variés et de différentes couleurs, de manière que celui qui n’a pas bon œil, le prend pour nouveau ou ne le reconnaît point, mais celui qui a bonne vue sait s’appliquer et faire la distinction et considérer quelles sont les différences substantielles et celles qui n’importent pas, le reconnait facilement” : que, dans leur ensemble, toutes ces phases de civilisation, productions naturelles qui reviennent sans cesse sans qu’y préside une fin, une idée, un plan, ont donc véritablement le sens et l’importance de l’espèce “orchidée”, sont l’explication d’un processus qui, devant se concevoir sans fin ni but, ne peut être, comme dans la conception de Schopenhauer, doté de raison ; cette pensée ne peut que contraindre à répondre affirmativement au doute, qui vint à l’esprit de Lotze, selon lequel l’histoire humaine n’est rien d’autre que le retour des mêmes peines, des mêmes douleurs, des mêmes malentendus et des mêmes folies, changeant seulement dans la diversité du scénario externe ; doute selon lequel la fécondité inassouvie avec laquelle la terre jette hors des temps infinis des généra- tions d’hommes, tous du même type externe et interne, de même forme et de même condition de vie, semblables aux animaux, est la preuve que nous sommes des apparences (Erscheinungen) éphémères, qu’une force originelle éternelle, dans son excès de production et d’anéantissement, créé sans but et fait successivement disparaître ; doute selon lequel chaque civilisation, tout en semblant bâtie pour l’éternité, est toujours destinée à être détruite par des hasards imprévisibles, et selon lequel chaque progrès d’un côté est lié à une perte de l’autre, de sorte qu’en comparant le succès avec les efforts nécessaires, le gain avec les pertes, l’augmentation de la culture avec la croissante difficulté de sa participation, le degré de perfection et de bonheur humain atteint une grandeur presque toujours constante.

Répétition et absurde. Absurde parce que répétition, répétition parce qu’éternité de l’absurde. Tel est le concept de l’histoire que le sens de l’historicité, dans son intensité et son acuité la plus moderne nous renvoie.

CONCLUSION
Montaigne a dit que le doute est comme un oreiller moelleux pour une tête bien faite. Plus exactement, il a écrit : “Ô que c’est un doux et mol chevet, et sain, que l’ignorance et l’incuriosité, à reposer une teste bien faicte !”. L’absurde, sans être précisément moelleux, et malgré sa rigidité, est toutefois un oreiller des plus satisfaisants pour un cœur vaillant. Nietzsche pensait avec raison que la valeur d’un esprit se mesure au courage qui, face à la réalité, le retient de s’enfuir (contrairement à la lâcheté idéaliste), mais aussi à la quantité de vérités qu’il peut accepter et affirmer tour à tour, à sa propension à admettre le caractère terrible et douteux des choses, sans avoir nécessairement besoin de leur trouver une solution; et donc à la dose d’absurde qu’il peut supporter, à l’énergie dont il fait preuve pour résister à l’absurdité du monde, les yeux libres et grands ouverts. J’ajouterai que c’est précisément cette aptitude à résister dans un monde absurde, cette capacité de regarder en face l’absurde du monde, sans avoir besoin de se le cacher à soi-même par un savant mélange de palliatifs philosophiques et religieux, pour parvenir à tout prix à occulter une chose que l’on n’a pas le courage de voir dans sa nudité, ou parce qu’elle fait peur – que c’est justement cette capacité, dis-je, qui se confond avec l’élément le plus profond de l’esprit religieux. Je ne parle pas de l’élément efféminé, altéré, rouillé de la religion (l’élément optimiste qui construit le bonheur dans l’au-delà). Je parle de l’élément mâle, austère, sévère, celui qui en constitue la véritable essence, celui qui en est la source, la raison d’être même. Cet élément est une affirmation de pessimisme et d’irrationalisme. Il témoigne du mélange de ces deux tendances (comme il advient toujours et naturellement). L’homme est mauvais par nature ; il est vicié par ce “mal radical” qui consiste à avoir inversé le rapport entre la loi morale et l’impulsion sensible et subordonné celle-ci à celle-là au lieu du contraire, en concevant la moralité comme le seul moyen de réaliser le bonheur et en ne lui attribuant de valeur qu’en tant qu’elle conduit à cette fin. L’homme est, en somme, en proie à un bouleversement psychique organique ; il est impossible d’harmoniser les formations sociales avec la morale, tout comme il est impossible d’en indiquer d’autres, compatibles avec la nature humaine, qui soient meilleures que celles existantes. Tels sont les concepts qui fondent la conception religieuse de Kant. Généralement, ce qui motive profondément la création d’un monde au-delà, ou ce qui, en tout cas, est solide et sûr dans l’accomplissement d’une telle création, c’est le constat que ce monde, le monde présent, est absurde, qu’il est irrévocablement en proie à l’absurde et au mal, et si irrévocablement que pour l’en sortir, il est inutile de songer à le vouloir corriger. Il faut simplement en imaginer un autre, radicalement différent de celui dans lequel nous vivons, indépendant de lui ; un monde qui en soit l’absolue négation. La seule portée véritable, la seule signification consistante, le moteur essentiel de la projection d’un monde ultra-terrestre proposé par la religion, est le constat que le monde dans lequel nous vivons est absurde, affligeant, sans espoir ni salut, condamnable et condamné ; tel est le sceau d’absurde et de mal que la religion imprime irrémédiablement à son front. L’idée religieuse de la damnation, du purgatoire et de la fusion transfiguratrice de nos âmes avec Dieu dans le monde ultra-terrestre, signifie en profondeur que l’esprit humain est essentiellement stupide, que la raison ne fait pas partie de ses attributs, et que, si l’on cherche un esprit rationnel, il faut se reporter à un esprit qui ne soit pas humain, à la destruction (damnation) de la plus grande partie des esprits humains et à la pleine transmutation des autres. Le constat du règne de l’absurde dans la réalité et dans les esprits : tel est donc le fondement de la religion, telle est la pensée dont elle surgit, tel est ce qui donne raison à sa formation. Et c’est, à mon avis, le seul élément éternellement vivant de la religion. Mais n’est-ce pas celui-là même que j’ai développé dans ces pages ?

Ce n’est que si l’on considère que l’élément véritablement vital de l’esprit religieux consiste en une vision aussi implacable et claire de l’absurde qui enveloppe la réalité, dans le fait de ne pas rester aveugle et insensible à cet absurde, mais d’être capable de le débusquer, et en ayant le courage de lui résister, que la religion proprement dite représente un pas spirituel supérieur à celui du stoïcisme ou du spinozisme, quelque chose de plus héroïque que ceux-ci. En revanche, si l’on choisit comme élément central de la religion l’assouvissement paradisiaque de nos désirs et de nos besoins, stoï- cisme et spinozisme la dépassent très largement. – Pour les stoïciens et pour Spinoza, l’absurde ne pouvait être tout au plus que dans la réalité extérieure, quand bien même l’affublaient-ils, de manière presque passive et extrinsèque (exactement comme ce fut le cas chez Hegel, comme on l’a déjà vu) du nom de raison. D’autre part, pour les stoïciens et pour Spinoza l’absurde était certainement dans de très nombreux esprits, dans les esprits (sans aucun doute majoritaires en nombre) des “imbéciles”. Mais, contre l’a-rationalité effective de la nature (que l’on nomme pourtant “volonté de Zeus”, “raison divine”, perfection
absolue de l’existence en tant que ad Deum relata), et contre l’irrationalité de la plus grande partie des esprits, il y a, dans le stoïcisme et dans le spinozisme, un terrain sûr de rationalité sur lequel poser les pieds. C’est l’esprit du “sage”. Le sage, en effet, reste attaché à la raison. Et depuis ce lieu de raison certain et indes- tructible où il demeure, il s’emploie, en toute sécurité, comme d’un rocher on regarde la mer, à juger les troubles d’irrationalité qui écument autour de lui et l’assaillent, confiant, sûr de soi et serein même lorsque de tels troubles parviennent à le renverser. Or le pas le plus avancé accompli par la religion proprement dite a été précisément de détruire le “sage” et sa superbe assurance, de faire pénétrer en lui aussi la “stupidité”, d’établir que la “sagesse” est tout au plus simple velléité de l’atteindre, et qu’il n’est aucun esprit humain, aucun esprit de “sage” stoïcien, qui soit armé contre les ravages de la stupidité. Le sage stoïcien impeccable, chez qui la raison se tient inamovible, devient pour la religion le “juste” qui pèche soixante-sept fois par jour. De cette manière, il n’y a plus aucune possibilité qu’il soit sauvé de l’absurde. Ainsi, le point de vue religieux proprement dit, ajoutant au stoïcisme et au spinozisme le sens de la faiblesse, de la fragilité, du caractère essentiellement pécheur de la nature humaine – l’irrationalité domine sans aucune force qui lui résiste tant dans la réalité extérieure, qu’à l’intérieur de l’esprit. Et c’est en cela justement que le point de vue religieux coïncide entièrement avec celui que j’ai illustré.
C’est, du reste, justement du fait de cette impression de vivre lancé et abandonné sans parachute dans l’espace vide d’un monde absurde à l’intérieur comme à l’extérieur et livré au hasard aveugle, qu’au plus profond de nous-mêmes et dans toute sa puissance, surgit ce sens tragique de la vie, ce frisson de terreur sacrée devant une réalité (Dieu), dont toute trace lointaine d’anthropomorphisme est désormais absente, et qui, précisément parce qu’elle se révèle absurde en nous et hors de nous, devient pour nous l’incompréhensible absolu, le véritable mystère. Ce sens tragique de la vie inaccessible aux optimistes et aux rationalistes qui ne voient pas, ne sentent pas, ne vivent pas le drame et le recouvrent volontairement d’un suaire, constitue désormais le seul reliquat possible et l’expression la plus haute des anciennes conceptions religieuses.

Il me plaît de voir, lorsque je relève les yeux de ma table de travail, à côté du dessin de Salvator Rosa, sur lequel est inscrit, sous des arbres désolés, tortueux et mutilés près d’antiques colonnes brisées de marbres croulants, parmi des ossements d’animaux et d’hommes : “Democritus omnium derisor in omnium fine defigitur” la reproduction de la gravure de Dürer, dans laquelle le vieux chevalier avance, sévère, résigné, impassible entre la mort et le démon.

Nous remercions les Éditions Allia de nous permettre de reproduire un extrait de ce texte.

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