Mobirise

La fragile Union

13.11.2020 – Par Meryl Merran, Théodore Tallent

Désir d'indépendance et interdépendances des peuples européens

21 Juillet 2020, 5h31 du matin : Charles Michel, Président du Conseil européen, annonce qu’un accord européen sur le plan de relance a été trouvé, après des mois de négociation entre chefs d’Etat européens et un sommet qui n’en finissait plus.

Mobirise

Alors que la crise sanitaire, désormais doublée d’une crise économique, appelait à une réponse commune et rapide des 27, ils ont étalé une fois de plus leurs divisions. Il aura fallu attendre que la situation soit catastrophique pour faire bouger les Frugal Four et aligner les intérêts d’une union qui n’avait, pendant des mois, d’union que le nom. En réalité, la crise de la Covid-19 n’a fait qu’exacerber une tension plus profonde, qu’on ne peut comprendre qu’en prenant de la distance par rapport à la situation actuelle. 

QUEL EST CE PROBLÈME QUE JE NE SAURAIS VOIR ?

Nous sommes d’une génération qui n’a pas connu la guerre. Pourtant, la paix n’a jamais semblé aussi fragile. Si les Pères fondateurs rêvaient de fédérer les peuples européens autour d’un idéal de prospérité et de concorde, c’est dans un monde marqué par les antagonismes et les dissensions que nous évoluons. Jamais dans l’histoire, nous, Européens, n’avons été si interdépendants ; pourtant force est de constater que l’accroissement de ce degré d’interdépendance n’a eu d’égal que celui du désir d’indépendance.

Si l’Europe n’a jamais été aussi riche, c’est malheureusement l’erreur des élites européennes que de croire que ces réussites économiques suffisent à justifier la légitimité de l’interdépendance et à taire les désirs jugés irrationnels d’indépendance des peuples européens. Les causes du malheur de notre temps trouvent moins leurs racines dans les faits que dans la manière dont ils sont perçus. Les critiques acerbes à l’égard de l’(in)action tiennent bien davantage à l’illisibilité des réalisations de l’Union européenne et de ses bénéfices qu’à celles-ci en tant que telles.

“ La situation la plus insupportable n'est pas le malheur subi, c'est le malheur imaginé ”

Françoise Giroud


Ce paradoxe, théorisé par Tocqueville et analysé par Ted Gurr dans le cadre de l’action collective, révèle la tendance des individus à s’indigner de l’écart manifeste entre situations ressentie et espérée. Pourtant, comment reprocher aux peuples d’avoir laissé dans leurs cœurs s'immiscer l’espoir peut-être trop ambitieux d’une Europe qui protège, qui libère et qui enrichit?

POPULISME

L'interdépendance croissante des pays et des peuples européens d’une part, et la montée du sentiment ainsi que des mouvements politiques anti-européen d’autre part, constituent un paradoxe, qu’il convient de résoudre en s’intéressant à la question du populisme.

L’Europe des droits et des libertés fait face aux velléités électoralistes de certains de ses enfants. Les porte-étendards du populisme utilisent la dialectique indépendantiste à des fins qui servent leurs intérêts partisans. Fondés sur une commune remise en cause de l’appareil politique européen qui porterait atteinte à l’indépendance décisionnelle nationale, les discours populistes se manifestent à travers l’Europe de quatre manières différentes. Dans les pays de l’Est, le national-populisme est autoritaire et illibéral, comme l’illustrent les cas hongrois et polonais. Dans les pays du Nord, en réaction aux flux migratoires, le populisme exacerbe les craintes des citoyens de perdre leur patrimoine immatériel ou de voir leur mode de vie altéré. Dans les pays du Sud de l’Europe, le phénomène de mémoire politique eu égard à leurs expériences passées n’a suffi à les protéger du retour à un populisme dont l’argument économique est central. Dans l’Ouest de l’Europe, ces mouvements se fondent sur une crise identitaire très forte, et mélangent l’affaiblissement des liens sociaux et le délitement d’un roman national que l’on pensait commun et unificateur.

REPLI IDENTITAIRE

Les mouvements populistes se construisent autour d’une commune exacerbation des antagonismes. La façon la plus simple pour définir le “nous” est de l’opposer aux “autres”, à ceux différents de nous. En temps de crise identitaire, critiquer les autres pour unir les siens est par bien des égards bien plus aisé que fédérer une nation autour de valeurs communes. 

“ Le patriotisme c’est l’amour des siens et le nationalisme c’est la haine des autres ”

Romain Gary


Le désir de repli sur un espace géographique au sein duquel se déploie une identité homogène est une réaction à la peur de la dilution de son identité individuelle dans un ensemble abstrait et large. L’état d’interdépendance économique, le processus d’intégration continu et les mécanismes décisionnels européens sont tant de manifestations du pouvoir de l’Union européenne qui peuvent susciter le sentiment d’une atteinte à la souveraineté nationale. Ignorer le traumatisme, toujours présent, éprouvé par ces nations, comme la Pologne, qui ont, par le passé, vécu sous le joug des puissances étrangères, qu’elles soient russe, soviétique ou nazie, c’est omettre un élément explicatif du désir d’indépendance croissant en Europe. Comment se penser nation dans un état de perpétuelle dépendance ?

Pour beaucoup de nationaux, embrasser l’idéal européen est perçu comme l’abandon de ses racines. Les populistes associent ce dévouement à l’Europe comme une marque de soumission à ce nouvel ensemble et d’abandon de sa « patrie » au profit de la mondialisation. Or, le projet Européen a pour genèse un idéal d’union et d’égalité. Prendre part au projet européen ne saurait constituer un nouvel état de soumission. Nous regrettons que la leçon enseignée par Antigone ne soit davantage portée par les discours politiques actuels : une trahison au profit d’une cause commune n’est pas une trahison, mais l’expression d’une adhésion à une loyauté plus large.

CRISE MIGRATOIRE

La crise migratoire a cristallisé l’exaspération de certains Européens face au sentiment d’interdépendance vis-à-vis d’autres peuples, et cela en deux temps. D’abord, la confrontation à l’autre a révélé une névrose identitaire. Se confronter à l’étranger extra-européen, différent de nous, peut donner artificiellement l’impression de savoir qui nous sommes. C’est ensuite un rejet analogue qui s’opère cette fois contre le voisin européen considéré jusqu’hier comme un homologue. Ce processus de rejet généralisé est exacerbé par l’incapacité de l’Europe à apporter une réponse à cette crise. Pour que certains aient le droit à l’accueil, il faut que d’autres aient le devoir de l’accueil. Ce devoir, loin d’être perçu comme une obligation morale, résonne chez certains comme un assujettissement aux règles européennes de répartition des migrants. Alors que cette crise est symptomatique d’une situation d’interdépendance qui appelle à l’unité, elle fait naître chez beaucoup la tentation d’une gestion indépendante de la situation.

COOPÉRATION TRANSFRONTALIÈRE

Pour faire croitre dans les cœurs de nos concitoyens européens un réel sentiment d’attachement à l’Europe, il faut renforcer les coopérations transfrontalières. Ces dernières sont essentielles pour poursuivre la construction européenne et tendre vers une Europe fédérale. L’européanité ne peut se réduire à la capacité à traverser les frontières européennes. Chaque européen doit pouvoir prendre part à un ou plusieurs cercles transfrontaliers afin de ressentir le potentiel offert par cet espace qui s’ouvre et s’étend au-delà des frontières nationales. L’objectif poursuivi est de dépasser les incompatibilités juridiques et administratives entre les Etats, et ce faisant, d’atténuer les frontières économiques et culturelles. Nos décideurs devraient favoriser la création de réelles listes transnationales lors des élections européennes et la formation de réels partis européens, condition sine qua non pour réussir à penser ces coopérations transfrontalières. 

Au bord du précipice, il est non seulement permis mais nécessaire de croire en un sursaut. 

“ C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ”

Edmond Rostand


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