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Ethique à Wall Street

10.06.2020 – Par Adrien Tallent, César Lacombe

Voté en 2012 sous François Hollande afin de soutenir la création d’emplois en France, le CICE (Crédit impôt pour la compétitivité et l’emploi) a bénéficié à de nombreuses entreprises françaises, notamment les petites entreprises de moins de 25 salariés – qui constituent la large majorité du maillage empresarial français. Si les grandes entreprises (plus de 2500 salariés), ne représentent que 0,02% des entreprises ayant bénéficié du CICE, elles ont récupéré 28% des 20 milliards d’euros qu’a coûté le CICE. Parmis elles, Michelin, fleuron français jouissant d’une très bonne image auprès du public, a reçu 65 millions d’euros – dont 4,3 millions pour le seul site de La Roche-sur-Yon.

Et qu’a fait Michelin de cet argent ? Attention, roulement de tambour…

Cette manne financière a été utilisée afin d’acheter des machines destinées à leurs usines en Espagne et en Europe de l’Est, et Michelin a fermé le site de La Roche-sur-Yon. Triste réalité.

Pourtant, en 2017, Michelin était saluée par la presse spécialisée pour sa politique de RSE. L’entreprise au bibendum figurait alors dans le top 3 des entreprises ayant la meilleure réputation RSE en France, selon le baromètre 2017 du Reputation Institute. 


Stupeur et consternation : comment une entreprise saluée pour sa politique de RSE peut-elle se montrer en même temps malhonnête vis-à-vis de l’État français et de ses salariés ? Où est passée l’éthique du bibendum ? 

“Une morale m’enjoint à être juste, à être digne, à être respectueux ; une éthique réclame que je sois justement, que je sois dignement, que je sois respectueusement ce que je suis.”

Tristan Garcia – La Vie intense

FAIRE DU XXIe SIÈCLE CELUI DE L'ÉTHIQUE

Le monde change, le monde bouge. Et avec ces changements, les aspirations des populations changent elles aussi. Aujourd’hui, le concept de développement durable est une idée solidement ancrée dans la société civile, et avec lui viennent les préoccupations de justice environnementale et sociale.


L'Éducation au Développement Durable (EDD), définie par le gouvernement comme étant une “démarche de rétablissement d'équilibres dynamiques entre l'environnement, le monde social, l'économie et la culture” – encore définie comme “éducation transversale” – est au programme scolaire depuis La Charte de l'environnement de 2004. Cette charte a une “valeur constitutionnelle”, et met notamment l’accent sur “la nécessité de l'éducation et la formation à l'environnement.” Depuis, 2004 on a donc tous eu la chance, la joie, l’honneur, d’être éduqués avec le beau schéma du développement durable, associant l’écologique, l’économique et le social : trois cercles se croisant en une zone affublée d’un nom magique, “durable”. 


Cette pensée systémique qui a nourri les “d’jeuns” a fait porter sur eux les espoirs d’un monde qui changerait, et qui leur permettrait de s’attaquer au grand défi du développement durable qui les attend au XXIe siècle.


“Que diront nos enfants de nous quand ils verront le monde qu’on leur a laissé ?” Ils n’ont pas vraiment le choix, ils vont se mettre au travail…


Les Nations Unies mettent d’ailleurs l’emphase sur l’importance des jeunes pour atteindre les objectifs de développement durable, et les présente comme la “force motrice” capable de créer ce futur enviable.


En 2020, ces jeunes ont grandi, ils sont passés du bac à sable au 9m2 sous les combles. Les premières générations à avoir connu cet enseignement arrivent désormais sur le marché du travail, et les initiatives pour le développement durable sont de plus en plus nombreuses. En témoigne le Manifeste Étudiant pour un Réveil Écologique, initiative lancée en septembre 2018 qui regroupe près de 30 000 étudiants de plus de 400 établissements d’enseignement supérieur. Preuve s’il en faut que ces jeunes travailleurs sont en quête de sens, se traduisant en demande d’éthique, de la part de leurs futurs employeurs. Dès lors, les quinquagénaires et sexagénaires aux manettes se retrouvent forcés de proposer quelque chose de nouveau à ces jeunes. OK BOOMER. 

De plus, ces demandes se conjuguent en 2020 à des mouvements sociaux d’une ampleur presque inédite, réclamant davantage de justice sociale. Ainsi qu’aux appels de la communauté scientifique face à l’impératif du changement climatique. Multipliant les avertissements depuis les années 1970, on ne peut qu’être impressionné par cette communauté scientifique qui n’abandonne pas.


Dès lors, le déploiement de cette pensée a germé dans les entreprises. Cette notion de développement durable s’est ainsi incarnée dans la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). En 2002, à l’autre bout de la planète, s’organisait le sommet de la Terre de Johannesburg, où la RSE était au centre des débats. 20 ans plus tard, il est l’heure pour les jeunes éduqués au triptyque du développement durable de se confronter à la réalité de cette douce et (trop) subtile RSE, son pendant économique. Les chartes RSE sont légion dans les entreprises, parfois même une obligation légale pour les plus grandes… Quant à leur efficacité, c’est une toute autre histoire. 


Aujourd’hui, des initiatives encore plus ambitieuses se sont même développées, dans le but d’intégrer encore plus en profondeur la demande sociétale de durabilité dans les entreprises.


L’initiative la plus avancée aujourd’hui est celle des “entreprises à mission”. Elle vient définir “les nouvelles formes de sociétés commerciales (à but lucratif) qui se définissent statutairement, en plus du but lucratif, une finalité d’ordre social ou environnemental.” Cette avancée notable a connu en France une progression majeure en 2019, avec l’adoption le 11 avril 2019 par l’assemblée nationale de la loi PACTE. Les entreprises à mission bénéficient désormais d’un statut spécifique. Face à l’impératif écologique, ces idées n’ont d’autre choix que de se développer dans le monde de l’entreprise en 2020.


Parallèlement à cela, d’autres initiatives viennent marquer l’importance de cette pensée dans le monde professionnel, avec l’intégration de comités d’éthique qui visent à assurer la bonne application de la RSE conjointement au développement économique des entreprises. Désormais, une part importante des grandes entreprises intègrent en leur sein des comités d’éthique, on pourra citer par exemple Google, Veolia, ou encore Qwant – moteur de recherche qui fait de l’éthique son fer de lance. Et L’Oréal a même créé un poste de “Responsable de l’éthique” et y a nommé Emmanuel Lulin. Si le chemin est encore (très) très long, il est pour autant indispensable.


Enfin, on assiste aussi timidement à l’émergence d’acteurs tiers, cherchant à se positionner en garants du bon respect des engagements éthiques des entreprises. Par exemple, l’entreprise Moralscore cherche à permettre aux consommateurs de “favoriser les entreprises qui respectent le mieux [leurs] [...] propres valeurs morales.” Elle effectue alors une notation des entreprises, secteurs par secteurs, en mettant en avant les points positifs et négatifs que soulèvent chacune d’elles. Dans la même veine, l’entreprise Gen’éthic cherche à “rendre visible l'ADN des entreprises transparentes” en auditant les entreprises et en mettant en avant les points positifs et négatifs de ces dernières relativement à la RSE. 


Ces avancées en matière d’intégration des politiques sociales et environnementales au sein des entreprises sont pourtant régulièrement teintées de scandales, et soulèvent quelques interrogations. 


En effet, le scandale qui affecte Michelin relativement à son usage du CICE début 2020 ; ou encore les mises en cause de L’Oréal pour discriminations sexuelles début 2019 – alors même que l’entreprise est souvent louée pour sa politique de promotion de l’égalité hommes-femmes – nous font penser que tout n’est que façade et que finalement l’éthique est vouée à n’être qu’une apparence. Les masques tombent. Ces affaires défraient régulièrement la chronique, et témoignent d’entreprises souvent opaques, où les garanties d’application de leurs engagements sont uniquement données par elles-mêmes, et les chiffres qu’elles souhaitent montrer. 


La réalité est parfois tout autre, et infiniment plus complexe. 


C’est bien l’éthique qui est mise en question ici. Tristan Garcia nous disait qu’agir éthiquement revient à être “justement”, “dignement”, et “respectueusement”. L’Oréal agit-elle justement, dignement, ou encore respectueusement quand l’égalité hommes-femmes mise en avant se révèle être toute autre au sein du comité exécutif ? Michelin agit-elle justement, dignement, ou encore respectueusement quand il est révélé qu’une aide française pour le maintien de l’emploi est en réalité détournée pour investir dans d’autres pays que la France ?


En fin de compte, l’éthique des entreprises, théoriquement dictée par leurs engagements, reste soumise à leur bon vouloir. Pour s’en convaincre il suffit de remarquer que les entreprises qui acceptent de travailler avec l’entreprise Gen’éthic sont pour la plupart déjà engagées dans des processus éthiques complets et honnêtes, qui figurent au cœur de leur fonctionnement. On y retrouve notamment des entreprises comme la Nef, Ekodev, Ethical Minds… En même temps, tant que cela est soumis au bon vouloir des entreprises, aucune multinationale non-éthique ne se soumettra à une telle notation qui ne fera que révéler que sa charte RSE est “bullshit”. 


Le paroxysme de cette idée se trouve dans la réalité des entreprises à mission. Malgré les déclarations de bonnes intentions de nombreuses entreprises du secteur de la mode, Faguo est aujourd’hui la seule entreprise à s’être inscrit dans ce cadre légal. Mais elle était déjà une entreprise qui plaçait les engagements du développement durable au cœur de son fonctionnement et de ses principes. 


Ces nouvelles dynamiques touchent plutôt les entreprises déjà fortement engagées dans des perspectives éthiques et durables, que des organisations ne faisant pas du développement durable une priorité de leur fonctionnement – se contentant uniquement du minimum légal.


Le respect de la RSE et l’intégration des principes de développement durable dans les entreprises se transforment alors plus en arguments commerciaux qu’autre chose. Aussi, le fait que cela se transforme en argument commercial a comme conséquence une vision uniquement monétaire et marketing de la chose. Cela se traduit alors pas une attente prenant la forme d’un retour sur investissement. Les produits “éthiques” deviennent un luxe que seuls les plus privilégiés peuvent se permettre. 


Est-ce vraiment cela parler d’éthique ?

PAS À LA HAUTEUR 

Aujourd’hui, tout est discours. Les ambitions éthiques que se donnent les entreprises ou les hommes politiques sont plus souvent en puissance qu’en actes. Au niveau politique, nous sommes de pleins pieds dans “l’ère de la post-vérité”, selon la formule qui s’est forgée au Royaume-Uni lors de la campagne du Brexit.

“Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations”

Nietzsche – Fragments posthumes


Pour la philosophe Myriam Revault d’Allonnes, dans nos démocraties actuelles, ce qui compte aujourd’hui ce n’est plus de savoir si telle ou telle chose est vraie, mais son impact sur les gens – notamment sur les électeurs. Tout est (re)devenu interprétation. 


Au niveau économique, le monde de l’entreprise n’échappe pas à la règle. Si l’on peut voir et écouter pléthore de discours de dirigeants d’entreprises appelant à œuvrer pour le développement durable, pour un monde plus écologique, à défendre les salariés, à être plus responsables… force est de constater que bien souvent les paroles restent des paroles, et ne sont bonnes qu’à recevoir des applaudissements de la foule à Vivatech ou à Davos. 


Dans le meilleur des cas, lorsqu’une grande entreprise décide finalement de mener une véritable politique sociale ou écologique, elle le fait moins par conviction que par intérêts économique et d’image, tombant ainsi dans une forme de “social washing” ou “green washing”.


Mais comment leur en vouloir ? Le système économique tel que nous le connaissons aujourd’hui se fonde sur l’argent. L’argent achète tout et définit la valeur de tout, y compris des entreprises. 2 points de croissance valent bien de faire travailler des enfants. Le cours en bourse compte plus que les pratiques éthiques. Depuis les années 1980 et la financiarisation de l’économie, notre époque est devenue plus que jamais l’ère de l’argent-roi – n’en déplaise au philosophe-roi de Platon. Dès lors, l’éthique est transformée en argument marketing, un joli discours emballé, bien séduisant, et qui fait grimper le chiffre d’affaire. La forme y est, mais le fond manque cruellement à l’appel. 


Alors, face aux mauvaises pratiques, se dresse, seule, telle La Liberté guidant le peuple, l’institution affublée du sigle de “quatrième pouvoir” : la presse. Les journalistes enquêtent, des articles sortent, scandalisent, et ainsi de suite, pour finir par ne brasser que du vent. La rentabilité pour les journaux est de faire le scandale, non obtenir justice. Alors les révélations chocs se succèdent, et l’opinion publique, devenue malheureusement coutumière de ce genre de nouvelles, passe rapidement d’une indignation passagère à une autre. Dans le même temps, sournoisement, ces entreprises continuent leur quête vers un enrichissement infini, sans rendre à la société ce qu’elle leur aura donné, sans participer à une amélioration durable du monde.


Persévérer dans cette voie n’est pas pérenne pour les Michelin et consorts. Aujourd’hui, ces grandes entreprises ont perdu la formidable image qu’elles avaient il y a quelques dizaines d’années. À la fin du XXe siècle, les grandes multinationales faisaient rêver les jeunes arrivant sur le marché du travail. Elles étaient les entreprises qui allaient conquérir le monde, faisaient pleinement partie de la marche du progrès vers un futur meilleur, vers des lendemains moins gris. Les jeunes diplômés se pressaient alors à leur porte afin de déposer leur CV. En revanche, aujourd’hui, ce sont les startups et leurs promesses de disruption, de casser les codes, qui font rêver les jeunes. Tout le monde veut sortir du moule. Pour les grandes entreprises – pour le moule – leur image s’est ternie. De porteurs de progrès, ces grands groupes incarnent bien plutôt les forces cherchant à aller contre le progrès souhaité par nos générations. Ce sont les producteurs de pesticides cancérigènes qui exercent leur pouvoir d’influence pour empêcher que l’on interdise leurs produits, ce sont les géants pétroliers qui cherchent à exploiter sans cesse de nouveaux gisements, ce sont les entreprises automobiles qui trichent aux tests de pollution de leurs voitures… toutes n’ont qu’un mot d’ordre : persévérer.


Comment alors faire de l’éthique dans un tel panorama ?


Si l’on souhaite véritablement aller vers un horizon enviable pour la société dans son ensemble et réussir – ou du moins atténuer – les effets du changement climatique ; si nous ne voulons pas courir à la catastrophe environnementale et sociale, alors l’éthique doit devenir une norme, plus un label.

DE L'AUDIT FINANCIER À L'AUDIT ÉTHIQUE

Ce changement systémique ne peut être obtenu que par le biais de la garantie. Aujourd’hui des avancées sont faites, nous en avons parlé, mais elles relèvent trop du bon vouloir des entreprises, et d’espoir quant à leur honnêteté. L’État donne la possibilité de viser d’autres buts que la simple profitabilité financière, c’est encourageant mais encore insuffisant. 


Force est de constater qu’aujourd’hui, sur les bases de notre économie financiarisée à outrance, les entreprises sont bien davantage contraintes financièrement qu’éthiquement. 


C’est un choix de société.

Pourquoi ne pas en faire un autre ?


Les entreprises, qu’elles soient cotées en bourse ou non, doivent annuellement remplir des obligations financières, réglées par des normes. Elles clôturent leurs comptes, font appel à des cabinets d’audit financier afin de les faire certifier, présentent leur bilan comptable… Alors, sur les fondations que représentent ces échelons financiers, se dresseront les conclusions de l’année comptable écoulée, et en découleront les bons et mauvais points, les changements stratégiques à opérer, les évolutions à venir l’année suivante, et ainsi de suite. Pour une entreprise cotée en bourse, livrer des bilans financiers encourageants est une nécessité. Leur valeur boursière dépend quotidiennement de simples rumeurs, de projections dans le temps, de perspectives de ventes, de résultats mensuels, trimestriels, semestriels… ce lourd poids pèse sur les entreprises. Il est d’ailleurs le seul et unique poids qui compte vraiment. Elles se pèsent régulièrement sur une balance financière, anxieuses à l’idée de ne pas être à la hauteur des impératifs financiers fixés par le marché ou par elles-mêmes. Dès lors, leur objectif est d’afficher des chiffres de croissance toujours plus importants (nous avons déjà vu des cours de bourse chuter simplement parce que la croissance du chiffre d’affaire n’était pas aussi importante que prévue). 


Au niveau financier, les grandes agences de notation comme Standard & Poor’s ou Moody’s sont des références – tout en étant un passage obligé pour les grandes entreprises. Telles des diététiciens qui surveillent notre régime alimentaire, elles s’assurent de la bonne santé financière – ou leur bon régime financier – des entreprises, et certifient que leurs déclarations sont exactes. Elles font ainsi office de tiers de confiance, et sont une garantie quant à l’aspect financier des grandes entreprises. Ce modèle n’existe pas pour l’éthique. 


L’argent est devenue une obsession. Le monde économique mondialisé parle tout entier le langage de l’argent, langue internationale à faire rougir de jalousie les adeptes de l’Espéranto. Dès lors la seule santé qui intéresse les investisseurs et les États semble être la santé financière.


Dans un monde où l’éthique, plus qu’une politique de bon vouloir, est une véritable nécessité et une exigence face aux dérives du monde économique actuel, les obligations financières que connaissent chaque année les entreprises devraient alors avoir leurs équivalentes éthiques. Et si la balance financière était rejointe par une balance éthique ? Où les entreprises devraient garantir leurs bonnes pratiques éthiques, comme condition sine qua non de leur existence. Où les entreprises pourraient s’effondrer parce qu’elles sont socialement ou écologiquement dangereuses. Où les entreprises seraient décortiquées et analysées pour garantir leur honnêteté. “I have a dream”.


Aujourd’hui, la demande de la part de la société civile est de plus en plus importante, et il est presque impossible de s’assurer que ce que disent les entreprises soit en accord avec ce qu’elles font. Il paraît crucial de doter le système économique de nouvelles armes face à cet impératif. Il est urgent de faire émerger un nouveau paradigme, où le bien commun et le système économique pourraient s’embrasser à nouveau.

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