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Ave Cesar ou Ave Maria ?

Par Théodore Tallent  -  20 juillet 2019

Emmanuel Macron déclarait au Collège des Bernardins l’année dernière qu’il fallait « réparer le lien entre l’Eglise et l’Etat ». Alors que l’entrée dans la modernité occidentale semblait avoir amorcé une séparation entre ces deux corps, dont la loi de 1905 a marqué le paroxysme, le religieux, que l’on pensait avoir relégué à la sphère privée, semble faire un retour fracassant dans l’environnement politique et étatique. L’homme moderne a-t-il réellement complété son changement de statut, de sujet de Dieu à sujet de l’Etat ? 

Temps de lecture : 9 min

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  « Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts pour que toi, mortel, tu puisses passer outre aux lois non écrites et immuables des dieux. »

– Sophocle, Antigone

Dans la célèbre pièce écrite par Sophocle en 441 av. J.C., Antigone, pieuse, pleure la mort de son frère Polynice qu’elle ne peut enterrer suite à l’ordre prononcé par son oncle Créon, le tyran de la cité. Refusant cette décision, Antigone est prête à affronter la mort pour enterrer son frère et respecter les « lois non écrites et immuables des dieux ». Antigone, l’une des premières figures de transgression et de rébellion, place donc les lois des dieux au-dessus des lois de la cité. Elle témoigne par la même de la dualité qui s’impose, à savoir l’assujétissement à Dieu ou à la cité, à ce que deviendra l’Etat, le pouvoir politique. 

La phase prémoderne : Dieu l’intransigeant 

Dans l’âge ancien des choses, le pouvoir procède tout d’abord de la providence divine. Le roi est installé sur le trône car Dieu l’a souhaité. Or, se présenter comme l’élu de Dieu revient à s’octroyer une fonction supérieure, celle de conduire les administrés du royaume sur le chemin de la bonna vita, cette vie droite de perfection morale à partir de laquelle le citoyen pourra, demain, accéder au salut. Le testament de Louis XVI souligne cette éthique profondément chrétienne selon laquelle le roi est d’abord au service de l’au-delà. Le premier élément de la pré-modernité est donc cette absence de différenciation réelle entre les fonctions religieuse et royale.

Ainsi, dans le monde de la république chrétienne, l’Etat et l’Eglise se soutiennent, dans une sorte de relation dialectique. Lors de son couronnement, le roi devient roi car l’Eglise le baptise en tant que tel. Cette symbiose entre les deux est également très visible du côté des lois. Très tard dans la période moderne, les normes de la loi civile se trouvent influencées par les normes de la loi religieuse. On ne concevait alors le social qu’appuyé sur la notion religieuse. La royauté française s’incarnait alors dans « un roi, une loi, une foi », de telle sorte que les opinions dissidentes se trouvaient exclues ou proscrites.

Très en vogue au Moyen-Âge, ce modèle politico-religieux que les historiens qualifient de « sacerdotaliste » promeut la supériorité du prêtre sur le prince. Le tournant a lieu au 11ème siècle lorsque le Pape Grégoire VII amorce sa « réforme grégorienne » et affirme que l’Eglise doit l’emporter sur l’Etat, quoiqu’il advienne. C’est là le cœur de la pensée prémoderne. Puisque Dieu se situe au-dessus de tout, l’individu est sujet de Dieu, avant d’être sujet de l’Etat.
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La naissance progressive d’une pensée moderne 

A partir du 16ème siècle, tout change. Et, dans cette tempête, c’est la place de Dieu elle-même qui se trouve bousculée. L’avènement du protestantisme en constitue la principale rupture. Les protestants, à travers Luther et son traité de l’Autorité (1525), estimaient que le pouvoir politique n’avait qu’une fonction, celle d’assurer l’ordre et de favoriser la paix. A l’intérieur même du religieux, et plus particulièrement du protestantisme, se construisent donc les cadres que nous partageons aujourd’hui, à savoir la vertu du travail, la souveraineté propre du pouvoir et l’indépendance du sujet. Néanmoins, il ne faut pas en déduire que le protestantisme exclut Dieu de la sphère politique et sociale. Le protestantisme se place encore dans un univers « théo-centré ». Le monde avant la Révolution française est donc un Moyen-Âge qui se perpétue mais qui a connu des tiraillements internes.

D’ailleurs, ces tiraillements ne sont pas le seul fait des protestants. Certains catholiques aussi ont bousculé la tradition sacerdotaliste. Il y aura ainsi, au 19ème, dans l’Eglise catholique elle-même, un certain nombre de militants du Christ qui défendront l’hypothèse séparatiste que nous connaissons aujourd’hui. Lamennais, royaliste mais avant tout intransigeantiste, estime en 1820 qu’il faut tout faire pour rétablir la souveraineté du Pape sur l’Occident, et en finir avec l’athéisme social. Pourtant, à partir de 1830, il va devenir un catholique libéral qui place au cœur même de sa pensée le concept de liberté de conscience et d’opinion. Il ajoute alors un principe étonnant pour l’époque : le principe de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce sont donc bien ici des chrétiens qui inventent un modèle en phase avec les aspirations de la modernité : un modèle de la différenciation des ordres, qui débouche sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

L’avènement de la modernité : quand l’Etat surplombe Dieu

De retour quelques siècles en arrière, à l’aube de la modernité, émerge alors autour des rois (Henri IV en particulier), une pensée qu’on a appelé la « pensée des politiques ». En France, c’est Jean Bodin qui initie le mouvement et énonce déjà au 16ème siècle une théorie moderne du pouvoir. Il affirme alors que les religions, lorsqu’elles sont laissées à leur autonomie, sont facteurs de désordres, de guerres et violences. Il conviendrait donc que le pouvoir politique échappe à leur influence et se place au-dessus des querelles théologiques. Il ne doit se penser que comme l’instrument de l’ordre assurant la paix sociale et ainsi se dissocier de l’objectif du salut.

Sur ce fondement-là, va se construire progressivement toute la pensée de la modernité étatique et dans les années 1640, Thomas Hobbes osa présenter le pouvoir comme « un Dieu mortel agissant sous le regard lointain du Dieu immortel ». Que le pouvoir soit dans les mains d’un Prince ou d’une Assemblée parlementaire, les institutions échappent à la dépendance à l’égard du théologique.

C’est ainsi que la modernité voit le jour et s’épanouit. Pour Emile Durkheim, la modernité est un processus de séparation. « La modernité va différencier les ordres ». A partir des guerres de religion, la fonction politique se sépare de la fonction religieuse. Le politique s’autonomise et sa réalité propre se différentie de l’ordre qui hier encore l’englobait, l’ordre théologique. Le pouvoir hier venait d’en haut, de Dieu, et viendra désormais d’en-bas, du nombre. Il n’aura donc plus aucune fonction métaphysique mais une fonction immanente, de vivre les uns avec les autres, « libres et satisfaits » (Hobbes). Dieu ne dirige plus.

Charles Taylor approfondit l’analyse et affirme dans L’Âge séculier que le monde moderne se caractérise par la pluralisation des adhésions et la « sécularisation », le déclin des pratiques religieuses. La modernité est donc le moment d’un processus de désaffiliation croyante accompagné d’un processus de désaffiliation politico-juridique puisque les lois sont de moins en moins indexées sur les fonds religieux. La sécularisation est donc une rupture avec cet univers ecclésiocentré fondé sur la norme divine édictée par l’Eglise. La religion ne régit plus notre sphère privée, nous ne sommes plus sujets de Dieu.

Nous devenons sujets de l’Etat, un Etat fort qui s’est constitué avec l’avènement de la modernité aux dépens de communautés qui construisaient notre existence. Pour Tocqueville, c’est précisément sur le désert ainsi constitué que s’est fondée la modernité. L’aboutissement de ce processus a été tout d’abord la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en France, en 1789, qui libère le citoyen de sa sujétion à Dieu et lui propose le respect d’un nouveau cadre, le cadre étatique. La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 en est un autre témoin : l’Eglise relève de la sphère privée mais, au niveau de la société et du cadre public, c’est à l’Etat moderne que nous devons allégeance.

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Le retour du religieux : Un ré-enchantement du monde ?

Si la modernité a ainsi pu apparaître comme un processus linéaire de libération de l’emprise du religieux, depuis un certain temps, on semble avoir assisté à un certain ré-enchantement du monde. Aujourd’hui nous sommes ainsi confrontés à une réarticulation entre le politique et le religieux. Le politique demande l’appui du religieux et le religieux s’appuie sur le politique. C’est le cas en Occident, comme aux Etats-Unis, mais c’est également le cas dans d’autres parties du monde.

Les péripéties qui se déroulent dans les pays en développement sont en effet encore plus éclairantes à cet égard. La modernité est un processus qui prend du temps et qui n’est pas uniforme. Rappelons ainsi que l’Arabie Saoudite, de même que l’Iran, sont des « royaumes de Dieu ». Depuis la révolution islamique de 1979, les Iraniens ont rebroussé chemin, ils sont devenus sujets de Dieu avant d’être sujets de l’Etat, ils sont des sujets de l’Ayatollah avant d’être sujets du Président de la République. On assiste donc dans divers pays à une sorte de retour en arrière, le religieux reprenant du terrain sur le politique. Le Califat de Daesh est, à cet égard, la version la plus radicale de ce processus. Ainsi, de manière plus modérée, on assiste ainsi en Turquie, au Brésil, en Inde et même aux Etats-Unis à un retour du religieux dans la sphère politique. Les Président Erdogan et Bolsonaro n’hésitent pas à appeler les citoyens à respecter les préceptes religieux et à se soumettre à la loi divine, espérant par la même créer, chez eux, un embryon de royaume de Dieu.

Par ailleurs, de nombreux mouvements religieux qui aspirent à une renaissance religieuse fleurissent dans le monde. Les évangélistes américains, les salafistes dans le monde arabe ou l’Eglise du Royaume de Dieu au Brésil ont, en fait, le même objectif : appliquer une version conservatrice de la religion et positionner l’Eglise non en nouveau dirigeant de l’Etat mais en partenaires influents à tendance dirigiste. Cette volonté de retour aux origines est clairement associée à une volonté de faire de l’individu un sujet de Dieu.

La constitution de sociétés polarisées

Cependant, du point de vue de nos pratiques sociales, il faut se garder de penser qu’il y a partout dans le monde une pratique de la religion réaffermie. La société occidentale ne montre pas une dé-sécularisation, loin de là. Ainsi, seuls 50% de Français ont une confession religieuse. Pourtant, en dépit du mouvement de sécularisation, des segments sociaux de nos sociétés réactivent aujourd’hui leur sensibilité religieuse. Ainsi, au lieu de voir un ré-enchantement du monde, on assiste plutôt à la formation d’une société polarisée, avec de la part des citoyens religieux un désir de publiciser leur propre identité confessionnelle. Ces communautés religieuses, dont les Amish, les juifs orthodoxes ou les salafistes constituent le paroxysme, réactivent leur appartenance religieuse et s’organisent sur un mode communautaire au sein duquel la soumission aux normes religieuses est placée au-dessus du respect des normes politiques et sociales. Elles ne restent, malgré tout, que des poches au sein d’une société sécularisée.

Enfin, pour terminer, le cas Américain tend à démontrer que la modernité peut s’accompagner d’une définition du citoyen comme potentiel sujet de l’Etat et de Dieu. Il n’est ainsi pas rare que les plus grandes juridictions américaines, notamment la Cour Suprême, reconnaissent aux citoyens le droit d’agir conformément à leurs convictions religieuses, dans l’Etat. Dans l’arrêt Sherbert vs Verner de 1963 rendu par la Cour Suprême, une femme avait été licenciée car elle souhaitait prendre son jour de congé le samedi et non le dimanche comme le veut la coutume, pour motifs religieux, et n’a pas pu toucher de la part de l’Etat des indemnités de chômage. La Cour a reconnu que les droits de la personne avaient été violés car plaçant un « fardeau inconstitutionnel au libre exercice de sa religion ».

L’homme moderne montre donc à bien des égards qu’il a réussi sa mutation de sujet de Dieu à sujet de l’Etat, mais celle-ci semble incomplète. Un noyau dur de citoyens reste fidèle aux normes divino-ecclésiales et certains n’hésitent pas à promouvoir un retour en arrière, à une société dans laquelle on placerait le divin en premier, la chose publique en second. C’est le cas lorsque, en 2018, la Cour suprême américaine reconnait à un pâtissier du Colorado le droit de refuser de préparer un gâteau pour un couple gay sur le fondement de sa liberté religieuse. Mais jusqu’où ira cette polarisation de nos sociétés et le grignotage de la religion sur la res publica ? Plaçant en son cœur la supériorité de l’Etat sur Dieu, la modernité est aujourd’hui à la dérive. Comment ne pas voir une dérive, en effet, lorsque, sous pression religieuse, divers Etats américains adoptent des législations toujours plus rigoristes pour encadrer l’avortement, tel l’Etat de l’Arkansas qui interdit désormais à une femme violée d’avorter si elle n’obtient pas l’accord de son violeur ? Comment ne pas voir une dérive également lorsque la CEDH reconnait une sorte de « délit de blasphème » en condamnant une femme qui avait traité Mahomet de pédophile ? Retournons à nos prières et à nos Eglises, tant pis pour Marianne et le vivre ensemble. Ave Maria.


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