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Utopie cauchemardesque

Par Adrien Tallent, César Lacombe -  20 février 2019

C’est un fait, aujourd’hui, pour la première fois depuis la fin du second conflit mondial, une large majorité des parents sont inquiets pour l’avenir de leurs enfants et pensent que leur progéniture aura une vie plus ardue que la leur… le pessimisme est de mise.


Temps de lecture : 6 min

Fin 2018, 10 ans après la crise de 2008, l’institut de sondage Pew Research Center a réalisé un sondage dans 27 pays sur leur confiance en l’avenir. Si la confiance dans la situation économique du pays s’est améliorée pour les Allemands, les Américains ou les Français, dans plus de la moitié des pays la population estime que la vie était financièrement plus facile il y a 20 ans qu’aujourd’hui (87% des grecs par exemple). Mais surtout dans 18 des 27 pays étudiés, plus de la moitié des sondés pensent que le contexte économique sera plus difficile pour leurs enfants (80% des Français par exemple). C’est un fait, aujourd’hui, pour la première fois depuis la fin du second conflit mondial, une large majorité des parents sont inquiets pour l’avenir de leurs enfants et pensent que leur progéniture aura une vie plus ardue que la leur… le pessimisme est de mise. Pourtant la confiance en l’avenir est un instrument primordial du développement des sociétés et de leur manière de faire société justement. Les femmes et hommes politiques ont les yeux constamment rivés sur les chiffres de confiance des consommateurs, chiffres garants d’une future bonne santé économique tant espérée… 

Or la confiance ou la défiance en l’avenir d’un peuple transparaît dans les publications littéraires en vogue. La manière dont les individus imaginent leur futur est un moyen d’appréhender le climat social prédominant à une époque donnée. Et force est de constater qu’une littérature est particulièrement présente sur les étagères des librairies depuis quelques temps déjà : la dystopie.

Ce genre littéraire s’est imposé à partir du XXe siècle, et l’on peut noter les plus grands succès du genre devenus des ouvrages de référence comme Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley écrit en 1932, ou encore 1984 de George Orwell écrit en 1948. Et les dystopies à succès qui interrogent notre futur, notre manière de faire société, continuent aujourd’hui avec par exemple la trilogie Matrix des sœurs Wachowski, entre 1999 et 2003, ou encore La Zone du Dehors d’Alain Damasio publié en 1999. Plus récemment, c’est la popularité d’une série comme Black Mirror diffusée à partir de 2011 et créée par Charlie Brooker qui témoigne du succès du genre. 

Toutes ces histoires ont quelque chose en commun, elles nous décrivent un futur technologique sombre, qui a mal tourné. Toutes ces dystopies racontent comment la technologie a détruit nos vies, comment la technologie est la source d’une époque totalitaire, inégalitaire, et où le bonheur est inatteignable. Désormais, la boîte de Pandore technique déverse ses maux sur le monde.
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L'utopie

Ainsi, Thomas More publie en 1516 l’ouvrage Utopia qui aura pour effet de fonder réellement le concept d’utopie. Il raconte la vie sur l'île d’Utopie, contrée imaginaire où tous les habitants sont égaux, et où il n’y a ni argent ni propriété privée. Les citoyens de l'île d’Utopie ne travaillent que 6 heures par jour, ils sont cultivés, et mènent une vie idéale qui n’est pas ponctuée de souffrances, de vanités, de guerres inutiles. La première utopie, celle de Thomas More, est cinglante du fait qu’elle est éminemment sociale, point de révolution scientifique n’a eu lieu, point de révolution industrielle où tout est automatisé. Un monde où l’homme – tel un dieu qui dirait fiat lux, et la lumière fut – commanderait à sa machine, et le bonheur serait. 

Depuis lors, l’utopie a eu une place prédominante dans la littérature jusqu’au XXe siècle où est apparu le genre dystopique. L’utopie s’est forgée comme genre littéraire primordial sous la plume des penseurs des Lumières. Leur époque n’était pas plus joyeuse que la nôtre, vivant sous le joug d’un monarque absolu et d’un obscurantisme religieux, mais alors l’utopie permettait de croire en un avenir radieux, d’imaginer un monde doux et libre. 

Cette période correspondait également à un temps de formidable enthousiasme pour les découvertes scientifiques. Dans La Vie intense, le philosophe Tristan Garcia décrit comment l’électricité a été accueillie par le public européen. A partir du milieu du XVIIIe siècle, les démonstrations mettant en scène la “fée électricité” se multiplient dans les salons européens et deviennent “un sujet d’émerveillement populaire”. La foule se pressait à l’entrée de ces salons, impressionnée, presque hypnotisée par ce fluide invisible. 


  « L’électricité, avant d’être l’humble servante de l’industrialisation et de devenir celle de l’électronique et des technologies de l’information, s’est d’abord présentée à l’Europe curieuse comme une immense espérance, qui a fait se pâmer les foules. »

– Tristan Garcia, La Vie intense - 

De cet enthousiasme électrique est née une formidable foi dans le progrès et dans la modernité qui s’annonçait lumineuse. 
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Le tournant

Mais le XXème siècle marque un tournant. La voiture à 150 à l’heure sur l’autoroute de l’optimisme explose une roue et tombe dans le fossée. Comme nous l’avons indiqué, les premières grandes dystopies naissent à cette époque-là avec notamment Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley publié en 1932. Et l’on note que le siècle des idéologies est marqué par l’émergence de l’échelle industrielle. Désormais, les biens manufacturés remplissent les étals et les foyers. Mais l’industrie ne concerne pas seulement l’automobile ou la radio, la guerre devient elle aussi industrielle. La première guerre mondiale marque l’utilisation d’un tout nouveau types d’armement et celle qui fut parfois qualifiée de laboratoire technologique de la seconde guerre mondiale aura vu l’utilisation du gaz moutarde, des mitrailleuses, du début de l’aviation etc. Mais quel est le sentiment des peuples au sortir de la première guerre mondiale ? 


  « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. »

– Paul Valéry, La Crise de l’esprit - 

L’utopie civilisationnelle est désormais terminée. La première guerre mondiale aura causé plus de 18 millions de morts, plus de 20 millions de blessés dont plus de 5 millions de gueules cassées, le bilan est lourd, et difficile de continuer à croire que l’homme s’envole vers une quelconque civilisation utopique. 
Idem après la seconde guerre mondiale, toute la cruauté potentielle d’un être humain est actualisée lors de ces funestes années. D’autant plus que le IIIème Reich devait être le Reich de mille ans, le souhait profond du projet nazi était la création d’un homme nouveau avec l’avènement de la race aryenne. Et les idéaux du pangermanisme et la conquête de la Grande Allemagne montrent en fin de compte le revers de la médaille utopique. Utopie et dystopie ne sont finalement que deux faces d’une même pièce, le souhait du projet nazi était d’une certaine manière celui de la création d’un monde utopique, mais utopie et réalité font rarement bon ménage.

Enfin, la seconde guerre mondiale se termine pour l’humanité par le 6 et 9 août 1945. Comment continuer à croire, après l’utilisation de la bombe nucléaire, à la sagesse des hommes ? Comment espérer que la technique nous rendra plus dignes, fera de nous des hommes meilleurs et raisonnables ? Le voile est tombé, et la réalité apparaît telle qu’elle est. Et ce n’est pas une coïncidence si les dystopies qui fleurissent sur les étals des librairies concernent presque tout le temps une société dont la technologie a viré au cauchemar. 

Le futur a déçu. Pour revenir à l’étude du Pew Research Center, si l'on scrute le passé, les pessimistes n'ont pas forcément tort. Même si dans de nombreux pays, notamment en développement, le niveau de vie des dernières générations s'est fortement amélioré par rapport aux précédentes, une étude récente à partir de données américaines, relativise ces avancées dans les pays développés notamment. La part d'enfants ayant eu un meilleur niveau de vie que leurs parents est en effet passée de 90% pour les Américains nés en 1940 à 50% pour ceux nés en 1984. Le capitalisme d’après-guerre offrait un horizon de progrès collectif par la consommation, mais surtout un horizon de progrès égalitaire. Or tout cela s’est vite fissuré à partir du premier choc pétrolier de 1973. Si bien qu’aujourd’hui cette promesse futuriste a déçu, le monde est inégalitaire, le progrès collectif s’est enrayé. 
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Aujourd'hui

Le futur des générations précédentes aura déçu et à cela s’ajoutent tous les indicateurs économiques qui virent au rouge et qui ne donnent pas forcément envie de reprendre un ticket pour l’attraction. Émergent alors les déclinistes, où à coup de chiffres catastrophiques sur le chômage, les inégalités ou encore l’éducation, on nous annonce la fin de notre civilisation. 
Et religieusement, certains prédisent l’avènement d’une singularité technologique où l’homme serait dépassé, impuissant, par la machine. Au regard du passé et des relations qu’a entretenues l’homme avec la technique, cela nourrit les plus fortes craintes et ne peut qu’empêcher les enfants de dormir. 

Dans un monde désillusionné, l’utopie devient un mythe, mais alors la dystopie s’effondre aussi. Il est aujourd’hui difficile de continuer à croire à l’avènement de ces grands principes civilisationnels et il faut sortir de la dichotomie utopie/dystopie. Car une fois que l’on connaît le tour du magicien, comment être encore bon public ? La grille de lecture civilisationnelle ne s’applique plus vraiment à un monde complexe comme notre monde contemporain où l’on se sent tiraillés entre un modèle à bout de souffle et des promesses de futurs radieux, où la mondialisation s’oppose aux replis identitaires et à la guerre économique, et où l’enthousiasme technologique se transforme souvent en futur décevant.

Face à cela, on peut souhaiter l’amélioration de notre condition, on peut vouloir à notre échelle une vie meilleure, et on peut se battre pour vivre dans quelque chose de cohérent dans notre représentation du monde ; et c’est peut être ça qui nous est accessible. 


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