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Des Putains meurtrières, Roberto Bolaño (2001)

16.04.2021 – Par Théodore Tallent

En 2001, l’écrivain chilien Robert Bolaño publie un recueil de nouvelles intitulé « Putas Asesinas », dont le récit principal porte le même titre.

La nouvelle « Putas Asesinas » (« Des Putains meutrières ») est un mélange entre folie, honte et beauté. Dans ces quelques pages, une prostituée raconte poétiquement qu’elle a vu à la télévision un homme qui se trouvait dans les tribunes d'un stade, en train d'encourager son équipe de football. Elle raconte qu’en le voyant, elle a ressenti le besoin impératif de se rendre au stade à moto pour retrouver l’homme. Elle s’y rend, l’accoste, le séduit, l'emmène chez elle et fait l'amour avec lui. A la fin, la sentence tombe : une fois l’affaire terminée, elle attache l’homme au lit et l'assassine avec un couteau.  

Ce qui est unique, dans ce scénario, c’est que l’homme qu’elle assassine ne lui a fait aucun mal. Elle ne le connait pas, elle ne l’avait jamais vu, elle ne connait d’ailleurs pas son vrai prénom (elle l’appelle « Max ») mais elle le hait. Pourquoi ? Car, par le passé, elle a été victime d'un viol par un autre homme, un autre (et vrai) « Max », et que cet inconnu a le malheur de ressembler à son agresseur. Elle le tue, donc, faute de pouvoir tuer le vrai Max. Elle le tue, en fait, pour tuer le vrai Max.

"Putas Asesinas" est une histoire à la fois d’injustice, de violence gratuite et de honte.

Injustice, d’abord. Dans cette nouvelle, la violence s'adresse à un "homme simple", un homme choisi au hasard, en regardant la télévision. Cet homme qui va perdre la vie est avant tout un innocent, mais le hasard de la vie lui aura coûté la sienne. D’ailleurs, la femme dit que le hasard est « le plus grand criminel qui ait jamais marché sur terre » tout en soulignant que ce qui devait arriver arriva. On a alors une sorte de tension entre le hasard de la situation et un futur préétabli, un futur nécessaire pour panser ses plaies.

Violence gratuite, ensuite. Dans cette histoire, la haine et le ressentiment prennent la dimension d'une phobie collective. La prostituée, femme violée, produit un discours de haine qui rend la société responsable. On a, tout au long de l’histoire, une sorte de justification de la violence, contre un système incapable de rendre justice. Sorte de Robin des Bois de l’agression sexuelle, la prostituée rend la justice elle-même, contre un système qui l’a tant oppressée – peu importe que ce soit « Max » ou Max. Elle justifie cet acte car, au fond, si ce n’était pas ce « Max », ce serait un autre. Quelques phrases résument cette tension : « Je me trompe peut-être. Peut-être que tu n'es pas comme ça. Mais personne n'est comme ça, Max. Je n'étais pas comme ça non plus. Bien sûr, je ne vais pas te parler de ma douleur, une douleur que tu n'as pas provoquée. »

Honte, enfin. Car oui, cette histoire est avant tout celle de la honte, la honte d’une femme qui s’est faite violée et qui en conserve les blessures intactes. Cette honte se traduit d’ailleurs par un récit particulièrement empathique. Le lecteur ressent cette honte, il ressent cette tristesse et ce mal qui la ronge. Le style narratif génère ainsi un certain sentiment de « justice » à la vue de cette violence arbitraire. On plaint ce pauvre « Max », qu’on ne connait pas, mais on souffre avec la « vraie » victime et on se libère, à la fin, lorsqu’elle se libère elle-même.

L'écriture de "Putas Asesinas" est structurée comme un dialogue aux allures de monologue. La prostituée parle à la première personne, elle raconte la scène, elle nous parle à nous, elle lui parle à lui et elle nous parle de lui. L’homme ne parle pas directement. Ses « interventions » sont en fait réduites à une narration à la troisième personne le réduisant au statut de « type ». Une sorte de dialogue s’installe alors, mais le point focal est placé sur la femme – elle est la seule personnage qui compte ici.

Par moment, la femme prend la voix de « Max », elle parle à sa place de ses souffrances, de son corps et de ses plaisirs. C’est sa manière à elle d’inverser les dominations : c’est elle, la femme prostituée, qui a subi pendant des années une domination masculine, dont le point de rupture fut le viol. Elle décide alors d’inverser la situation, elle se venge. Il faut dire que Max, homme macho, raciste et homophobe, caractérise cette oppression. Le choix de le retrouver pour le tuer était peut-être un hasard, mais il semblerait, pour la femme, que le hasard fasse bien les choses.

Le flot de parole de la prostituée est ainsi un mélange de discours autoritaire, angoissé et libérateur. L’auteur choisit ici de condenser des phrases courtes, sous le style « parlé », comme un flot de paroles mal structurées et très intenses qui témoignent de l’état psychologique de la prostituée. Ce style unique, c’est aussi celui adopté dans le livre La Chute d’Albert Camus. Dans ces deux œuvres à la cadence rapide et angoissée, le narrateur nous raconte une histoire douloureuse, sans prendre le temps de respirer – et de nous faire respirer. Le style d’écriture est alors au service du message, un message tourmenté.

Enfin, dans cette œuvre aussi violente que poétique, la prostituée multiplie les recours à une imagerie littéraire traditionnelle, celle du prince, de la princesse et du château. Cette caractéristique majeure de la nouvelle permet à la femme d’embellir la violence, transformant par moment la nouvelle en conte. A l’inverse, l’invocation de figures de pouvoir comme les monarques catholiques lui permet de politiser et d’historiciser l’espace, et ainsi d’ancrer son récit dans l’Histoire avec un grand H pour offrir, in fine, un message universel. Le message de femmes qui souffrent. Le message de femmes qui se libèrent.


Des Putains meurtrières, Roberto Bolaño

Editions  Christian Bourgois

250 pages