Les leçons de L’Etranger d’Albert Camus 

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Par Meryl Merran - 30 octobre 2019

Temps de lecture : 7 min

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« La bonne littérature est dérangeante d'une manière qui caractérise rarement les écrits d'histoire et de science sociale. Parce qu'elle provoque des émotions puissantes, elle déconcerte et questionne. Elle inspire de la méfiance face aux piétés conventionnelles et provoque une confrontation souvent pénible avec nos propres pensées et intentions ». Cette définition de la littérature offerte par Martha Craven Nussbaum s’applique tout à fait aux écrits d’Albert Camus et particulièrement à son roman L’Étranger. L’auteur y dépeint une société prête à sacrifier sur l’hôtel de ses certitudes « celui qui, parce qu’il ne sait pas mentir ni pleurer, ne leur ressemble pas » (Agnès Spiquel). 
Rédigé au début de l’année 1940 en seulement quelques semaines dans un hôtel peu éclairé de Montmartre, il est pratiquement terminé au moment où va commencer la débâcle.
Si l’écriture a été si rapide, c’est parce que Camus réfléchissait à la trame narrative depuis déjà plusieurs années. Grâce à ses Carnets, il est possible de suivre le cheminement qui a conduit l’auteur à composer L’Étranger. Le sujet de son ouvrage est formulé dans une note d’avril 1937 : « Récit – l’homme qui ne veut pas se justifier. L’idée qu’on se fait de lui, lui est préférée. Il meurt, seul à garder conscience de sa vérité – vanité de cette consolation ». D’après Alice Kaplan, c’est au palais de Justice d’Alger que Camus découvre les « pilotis » de sa fiction, pour reprendre l’expression du Stendhal. Alors journaliste à Alger Républicain, il va suivre des procès en tant que chroniqueur judiciaire et commencer à développer sa conception kafkaïenne de l’institution judiciaire.

L’action du roman se déroule en Algérie française. Meursault, le protagoniste, se rend aux funérailles de sa mère après avoir appris son décès par télégramme. Durant la veillée mortuaire, il demeure indifférent, ce qui suscite l’étonnement général. De retour à Alger, il renoue des liens avec Marie, une vielle amie et fait la connaissance de Raymond Sintès, un voisin. Ce dernier invite Meursault et Marie à venir passer une journée au bord de la mer chez son ami Masson. Après le repas, les trois hommes vont marcher sur la plage. Au cours de cette promenade, ils croisent deux Arabes, dont l'un a un différend avec Raymond. Une bagarre éclate et Raymond est blessé d'un coup de couteau. Plus tard, Meursault retourne se promener sur la plage et rencontre à nouveau l'Arabe qui sort un couteau. Avec le revolver que lui avait précédemment confié Raymond, Meursault tire sur l’Arabe et le tue. Arrêté et emprisonné, Meursault reste indifférent à l’enchainement des évènements. Lors de son procès, son comportement lors de l'enterrement de sa mère fait l’objet de plus de questions que son meurtre. Condamné à la guillotine, Meursault refuse avec véhémence la charité de l’aumônier. A l’approche de la sentence, il parvient à trouver la sérénité dans le calme de la nuit.

Cette fiction constitue non seulement un vivier de connaissances historiques et historiographiques mais porte également en elle une « formidable réserve de sens » (Frédérique Leichter-Flack), qui repose sur un procédé métonymique. À partir de histoire singulière de Meursault (le protagoniste), Camus reflète une époque historiquement datée, les années 1940, tout en la dépassant infiniment. Pierre-Louis Rey estime que Meursault constitue « une création romanesque qui porte en elle toute la richesse d’un vécu » et qu’à ce titre le destin du protagoniste révèle les contradictions de notre société.

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LE REFUS DE « SENTI-MENT »

À la différence des autres, Meursault ne vit pas dans ce que Jacques Lacan nomme le « senti-ment » (sentir et mentir). Lorsque son avocat lui demande s’il peut dire que le jour de l’enterrement qu’il avait retenu ses sentiments naturels, Meursault lui répond « Non, parce que c’est faux ». Lorsque le procureur lui demande s’il regrette son crime, Meursault lui répond qu’il ressent plus de lassitude que de remords véritables. Le protagoniste ne cherche pas à transgresser délibérément les grands principes moraux qui servent de repères aux individus, mais il refuse d’affirmer ce qui n’est pas, c’est à dire ce qu’il ne sent pas.

Meursault est en décalage avec la société car il n’aspire qu’à une seule chose : vivre dans le senti, en témoigne cette réflexion qu’il exprime le lendemain de l’enterrement de sa mère « C’était une belle journée qui se préparait. Il y avait longtemps que j’étais allé à la campagne et je sentais quel plaisir j’aurais pris à me promener s’il n’y avait pas eu maman ». Or la société ambitionne autre chose : se simplifier la vie afin de l’ordonner. Le mensonge constitue à ce titre une condition sine qua none au bon déroulement du jeu social. Refuser de mentir c’est mettre en péril une société qui plutôt que d’accepter les individus tels qu’ils sont, attend d’eux un certain conformisme.

Le paradoxe de Meursault c’est d’être jugé coupable par la société pour avoir innocemment refusé de juger comme les autres. L’important pour ceux qui le jugent est de déterminer un lien logique entre le criminel en puissance et le criminel qui passe à l’acte. Aux yeux de la société, c’est un criminel et c’est pour cela qu’il a tué. Mais à ses yeux, il a tué et il doit en conséquence s’habituer à cette essence de criminel qu’on a décidé de lui apposer.

L'ABSURDE

Meursault ne s’inscrit dans aucun ordre rationnel. Pourquoi décide-t-il de se marier ? Pourquoi a-t- il tué l’arabe ? Aucune logique ne semble se déceler lorsqu’il prend une décision. Si, longtemps, Meursault s’accommode de cette absurdité, il n’en prend véritablement conscience que lors du procès. La société tente à travers la marche normale de la justice humaine de trouver ou plus exactement d’imposer des justifications à des actes dénués de sens. Or, Meursault oppose un refus catégorique à cette tentative de la société de fabriquer un ordre rationnel. Il réalise l’issue du destin de chaque homme : la mort. De l’inévitabilité de cette fin, il déduit la certitude du non-sens de la vie.

Lors de ce procès on lui demande trop fortement de suivre des règles sociales qu’il ne parvenait d’ores et déjà en temps normal à satisfaire. Lorsque l’aumônier essaie de lui faire admettre dans son intérêt que sa main était étrangère à son corps et à son âme, lorsqu’il a tiré sur l’arabe, Meursault l’éconduit sans ménagement.  

Bien que Camus ne se réfère jamais explicitement dans L'Étranger à la notion d'absurde, l’attitude de Meursault permet de mieux saisir ce concept: l’absurde ce n’est pas le réel, mais la volonté d’y mettre un sens. Néanmoins, cette idée perturbe le corps social, les actions et les choix des individus ne peuvent être dénués de sens. La condamnation à mort de Meursault n’est qu’une tentative dérisoire de la société d’établir un ordre rationnel dans un monde irrationnel.

LE POUVOIR DE LA FICTION
Si Meursault ne se sent pas étranger au monde, du moins jusqu’au procès, l’étrangeté de son comportement désarçonne le lecteur dès les premières lignes du roman. Le protagoniste fait preuve d’indifférence face au monde qui l’entoure et cette indifférence surprend. Sa désinvolture à l’égard de son avenir étonne son patron, son désintéressement devant le mariage désoriente Marie, son impassibilité devant la peine qu’il encourt abasourdi son avocat et son insensibilité le jour de l’enterrement de sa mère sidère la société toute entière. Meursault se comporte comme s’il n’était pas soumis aux normes et aux valeurs partagées au sein de la société dans laquelle il évolue.

Camus parvient néanmoins à nous rendre Meursault attachant dans sa façon de faillir aux exigences de la société. La force de L’Étranger réside dans sa capacité à nous initier à une forme de sagesse anthropologique. À voir dans l’autre, aussi marginal soit-il, une variante de nous-même. Or ce mécanisme ne peut s’inscrire que dans un univers fictif, qui, dévoilant la psychologie d’un personnage, permet au lecteur de réaliser sa propre introspection. D’après Frédéric Leichter Frack « La littérature apprend à faire avec l’émotion, à ne pas croire qu’en matière de justice les idées peuvent suffire, elle ne prescrit rien et ne porte pas de jugement tranchés ». A l’inverse la littérature questionne et permet ce faisant aux lecteurs de mieux appréhender le monde qui les entoure. Les écrits de Camus ne dérogent pas à cette règle.

Extrémisme religieux, omniprésence des fake news et manque d’impartialité du système judiciaire sont autant de maux qui touchent nos sociétés modernes et sur lequel l’Etranger d’Albert Camus nous invite à nous interroger.

Commençons par la religion. Si la condamnation à mort de Meursault apparaît comme une tentative dérisoire de la société d’établir un ordre rationnel dans un monde irrationnel, peut-on dire la même chose du fait de croire en Dieu ? Est-ce que la vie veut dire quelque chose et si oui quoi (quelle signification)? Est ce que la vie va quelque part et si oui où (quel but)? Parce qu’ils sont en quête de sens, des femmes et des hommes s’en remettent à Dieu pour trouver les réponses à ces questions. On peut ainsi considérer que le regain du religieux dans nos sociétés modernes découle en partie de la combinaison d’une prise de conscience – le non-sens de la vie – et d’une croyance – la foi révèle à l’homme le sens insoupçonné de la vie. Cependant, si la religion peut heureusement contribuer à donner du sens à la vie de certains, elle peut malheureusement, lorsqu’elle en constitue l’unique signification et but, servir de fondement théorique à des opinions extrêmes.

Poursuivons avec les mensonges. Présents dans l’Etranger, ils constituent une condition sine qua none au bon déroulement du jeu social. Omniprésents aujourd’hui, ils semblent même être devenus nécessaires au bon déroulement du jeu électoral. A l’ère des fakes news et de la montée en puissance des populistes, pendant que les uns affirment et disent vrai ce qu'on sait être faux, d’autres nient ce qu’on sait être vrai, et c’est justement ceux qui refusent de participer à ce jeu qui se voient accusés de mettre en péril nos sociétés.
Terminons par la justice, et les questions laissées en suspens par l’auteur. Pourquoi Meursault a-t-il été condamné à mort ? Pour avoir tué l’arabe ou pour avoir refusé de pleurer ? Que reste-t-il de la justice dans une société qui jugent les hommes pour ce qu’ils devraient être et non pour ce qu’ils ont fait ? Quel espoir dans nos sociétés d’apparence pour les individus coupables de dire « Non, parce que c’est faux » ?

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