L'ABSURDE
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Meursault ne s’inscrit dans aucun ordre rationnel. Pourquoi décide-t-il de se marier ? Pourquoi a-t- il tué l’arabe ? Aucune logique ne semble se déceler lorsqu’il prend une décision. Si, longtemps, Meursault s’accommode de cette absurdité, il n’en prend véritablement conscience que lors du procès. La société tente à travers la marche normale de la justice humaine de trouver ou plus exactement d’imposer des justifications à des actes dénués de sens. Or, Meursault oppose un refus catégorique à cette tentative de la société de fabriquer un ordre rationnel. Il réalise l’issue du destin de chaque homme : la mort. De l’inévitabilité de cette fin, il déduit la certitude du non-sens de la vie.

Lors de ce procès on lui demande trop fortement de suivre des règles sociales qu’il ne parvenait d’ores et déjà en temps normal à satisfaire. Lorsque l’aumônier essaie de lui faire admettre dans son intérêt que sa main était étrangère à son corps et à son âme, lorsqu’il a tiré sur l’arabe, Meursault l’éconduit sans ménagement.  

Bien que Camus ne se réfère jamais explicitement dans L'Étranger à la notion d'absurde, l’attitude de Meursault permet de mieux saisir ce concept: l’absurde ce n’est pas le réel, mais la volonté d’y mettre un sens. Néanmoins, cette idée perturbe le corps social, les actions et les choix des individus ne peuvent être dénués de sens. La condamnation à mort de Meursault n’est qu’une tentative dérisoire de la société d’établir un ordre rationnel dans un monde irrationnel.

LE POUVOIR DE LA FICTION
Si Meursault ne se sent pas étranger au monde, du moins jusqu’au procès, l’étrangeté de son comportement désarçonne le lecteur dès les premières lignes du roman. Le protagoniste fait preuve d’indifférence face au monde qui l’entoure et cette indifférence surprend. Sa désinvolture à l’égard de son avenir étonne son patron, son désintéressement devant le mariage désoriente Marie, son impassibilité devant la peine qu’il encourt abasourdi son avocat et son insensibilité le jour de l’enterrement de sa mère sidère la société toute entière. Meursault se comporte comme s’il n’était pas soumis aux normes et aux valeurs partagées au sein de la société dans laquelle il évolue.

Camus parvient néanmoins à nous rendre Meursault attachant dans sa façon de faillir aux exigences de la société. La force de L’Étranger réside dans sa capacité à nous initier à une forme de sagesse anthropologique. À voir dans l’autre, aussi marginal soit-il, une variante de nous-même. Or ce mécanisme ne peut s’inscrire que dans un univers fictif, qui, dévoilant la psychologie d’un personnage, permet au lecteur de réaliser sa propre introspection. D’après Frédéric Leichter Frack « La littérature apprend à faire avec l’émotion, à ne pas croire qu’en matière de justice les idées peuvent suffire, elle ne prescrit rien et ne porte pas de jugement tranchés ». A l’inverse la littérature questionne et permet ce faisant aux lecteurs de mieux appréhender le monde qui les entoure. Les écrits de Camus ne dérogent pas à cette règle.

Extrémisme religieux, omniprésence des fake news et manque d’impartialité du système judiciaire sont autant de maux qui touchent nos sociétés modernes et sur lequel l’Etranger d’Albert Camus nous invite à nous interroger.

Commençons par la religion. Si la condamnation à mort de Meursault apparaît comme une tentative dérisoire de la société d’établir un ordre rationnel dans un monde irrationnel, peut-on dire la même chose du fait de croire en Dieu ? Est-ce que la vie veut dire quelque chose et si oui quoi (quelle signification)? Est ce que la vie va quelque part et si oui où (quel but)? Parce qu’ils sont en quête de sens, des femmes et des hommes s’en remettent à Dieu pour trouver les réponses à ces questions. On peut ainsi considérer que le regain du religieux dans nos sociétés modernes découle en partie de la combinaison d’une prise de conscience – le non-sens de la vie – et d’une croyance – la foi révèle à l’homme le sens insoupçonné de la vie. Cependant, si la religion peut heureusement contribuer à donner du sens à la vie de certains, elle peut malheureusement, lorsqu’elle en constitue l’unique signification et but, servir de fondement théorique à des opinions extrêmes.

Poursuivons avec les mensonges. Présents dans l’Etranger, ils constituent une condition sine qua none au bon déroulement du jeu social. Omniprésents aujourd’hui, ils semblent même être devenus nécessaires au bon déroulement du jeu électoral. A l’ère des fakes news et de la montée en puissance des populistes, pendant que les uns affirment et disent vrai ce qu'on sait être faux, d’autres nient ce qu’on sait être vrai, et c’est justement ceux qui refusent de participer à ce jeu qui se voient accusés de mettre en péril nos sociétés.
Terminons par la justice, et les questions laissées en suspens par l’auteur. Pourquoi Meursault a-t-il été condamné à mort ? Pour avoir tué l’arabe ou pour avoir refusé de pleurer ? Que reste-t-il de la justice dans une société qui jugent les hommes pour ce qu’ils devraient être et non pour ce qu’ils ont fait ? Quel espoir dans nos sociétés d’apparence pour les individus coupables de dire « Non, parce que c’est faux » ?

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