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Et si on changeait notre rapport à la nature ?

02.12.2021 – Par Adrien Tallent

L’histoire moderne de l’homme depuis la révolution scientifique du XVIIe siècle, et surtout la révolution industrielle qui a suivi, a semblé être celle de sa « libération » de la nature. L’homme a la sensation d’avoir réussi à « dominer » la nature. 

Pourtant, sachant que physiquement et mentalement, nous sommes conditionnés, voire déterminés par les lois du monde naturel dont nous faisons partie, n'est-il pas vain de vouloir s'en libérer ? Toutefois, n'est-il pas d’une certaine manière possible d'augmenter notre puissance et donc notre liberté d'agir et de penser en jouant précisément avec ces lois, en exploitant les ressources des techniques et des artifices de toutes sortes de manière à atténuer, voire à neutraliser notre dépendance vis-à-vis de la nature ? Ne faut-il pas renoncer à une certaine idée de la nature qui revient à indexer sa valeur sur l'intérêt qu'elle peut présenter pour l'homme ? N'est-ce pas cela qui a mené à la catastrophe climatique qui nous attend ?

SE LIBERER DE LA NATURE

Le privilège de l’homme n’est-il pas justement de réussir à s’extraire de son milieu là où les animaux y sont contraints grâce à sa raison et son intelligence ? Nous pouvons penser au-delà de nos expériences propres et concevoir les limites de notre monde. Les innovations techniques successives dans notre histoire nous ont permis de nous affranchir de notre monde. Nous vivons pour la grande majorité d’entre nous dans des environnements goudronnés où la seule nature que nous voyons est le square avec le jardin d’enfants ou les moustiques dans notre chambre l’été. En France aujourd’hui près de 80% de la population vit dans une zone urbaine. Cette vie autarcique de toute nature nous semble alors être le signe de notre toute puissance. Nous avons des barrages par lesquels nous produisons de l’électricité à partir de l’eau des montagnes, puisons les ressources naturelles de la Terre pour nous chauffer l’hiver ou faire avancer nos voitures et nos avions…

Tout progrès technique bouleverse notre rapport pratique à la nature. La maîtrise de l'espace à laquelle tendent les technologies modernes consiste à faciliter l'accès de l'individu en un minimum de temps à un maximum de lieux différents. L'amélioration des réseaux de transports remplit le premier objectif, en accroissant la vitesse du transport et en élargissant l'éventail des espaces susceptibles d'être atteints par ces moyens de transport. L'extension des réseaux de communication au sens large remplit le second. En effet, l'introduction des communications à distance, par le téléphone, la télévision, l'ordinateur permet de vivre simultanément dans plusieurs espaces différents, pour le meilleur et pour le pire. C'est ainsi que le téléphone portable introduit un espace vécu dans l'espace réel. Mentalement, nous sommes là où nous ne sommes pas physiquement.  

Paul Virilio a beaucoup réfléchi à l’accélération du monde, aussi appelée dromologie. Depuis Vitesse et politique : Essai de dromologie (1977), il constate les dégâts de la vitesse engendrée par notre monde globalisé et par les avancées technologiques de l’instantanéité, le tout produisant une fausse proximité entre les hommes. Dans un article publié dans la Revue Esprit en janvier 2000 et intitulé « Les illusions du temps zéros », il évoque alors l’effacement de la géographie et désormais de l’histoire et donc du temps, sous l’impulsion des progrès techniques. Les réseaux sociaux, par leur rapidité, induisent une fausse impression d’immédiateté et d'instantanéité dans nos esprits humains. Le numérique nous libère donc de nos contraintes naturelles. 

CHANGER NOTRE RAPPORT À LA NATURE

« Même protégé par sa carapace technique, l’être humain n’est pas indépendant du milieu dans lequel il vit » 

Pablo Servigne-Raphaël Stevens-Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible


Comme n'importe quel animal, l’Homme évolue dans un espace vécu qui est par définition limité. Cette limitation spatiale est inscrite dans sa constitution biologique, et notamment dans la disposition de ses organes de perception et d'action. On retrouve ainsi l'idée développée par Spinoza que l'homme « n'est pas un empire dans un empire », et donc que comme toutes les choses existantes, il est soumis au déterminisme des lois de la nature. La crise écologique avec la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes qui l’accompagne ainsi que l'épidémie de Covid nous ramènent brusquement à cette fragile réalité. 

Outre la pandémie, l’été 2021 a été marqué par les inondations en Allemagne, en Belgique, en Turquie et en Chine, les épisodes de fortes chaleurs avec les désormais fameux « dômes de chaleur » en Europe et en Amérique du Nord et les « mégafeux » sur tout le pourtour méditerranéen ainsi qu’en Sibérie. Au cœur d’un été 2021 synonyme de catastrophes climatiques en série, le GIEC a publié un nouveau rapport alertant une fois de plus sur les risques du changement climatique. Risques qui sont aujourd’hui des certitudes. Nous ne sommes que de petits êtres sur notre caillou qui flotte dans l’univers. 

L’être humain, en apparence si prométhéen, si tout-puissant, a donc créé les conditions de sa propre destruction. Quelle chance ! Quelle démonstration de force ?


« La promesse du progrès disparaît pour laisser place à la menace du non-progrès puis à l’installation dans une situation de non-progrès, telle qu’on la montre dans le rapport Meadows par exemple. » 

Paul Virilio, « Moralité de la fin », Revue Esprit, mai 1973 


En 1972, le rapport Meadows intitulé « Halte à la croissance » alertait déjà des conséquences environnementales liées à notre quête de la croissance infinie. Le progrès fondé sur l’exploitation prédatrice des ressources non-renouvelables de la planète nous mène à notre perte. Face à un monde fini, la solution est toute trouvée : changer de planète. Pour le démiurgique patron de Tesla et SpaceX (en autres) Elon Musk, face au réchauffement climatique de la Terre, le salut de notre espèce sera de se déplacer sur Mars. A coup d’essais de fusée, de design d’une vie sur Mars, Musk imagine une vie martienne. Le bureau d’architecte Abiboo commandé par le milliardaire travaille ainsi sur un projet de ville : Nüwa. La construction pourrait débuter en 2054 pour une installation en 2100. Non contents d’avoir épuisé les ressources de notre chère planète, nous poursuivrons notre prédation mortifère au-delà des limites planétaires. Est-ce la seule manière de nous faire encore croire en l’avenir ? 

Notre supposée « libération » de la nature initiée par la révolution galiléenne et qui s’est accélérée de nos jours n’est finalement que l’expression de notre aliénation, de notre idée d’une nature considérée comme un réservoir de matières premières destinées à satisfaire notre volonté de puissance prométhéenne. Si la technologie peut sembler porter l’homme hors de la forêt, hors de l’animalité, ce dernier doit aujourd’hui repenser l’idée qu’il se fait de la nature. La nature n’est pas synonyme d’environnement lointain que l’homme n'explore jamais, elle est au contraire ce vers quoi il doit se tourner s’il veut entretenir l’espoir d’un avenir plus serein, plus juste. 

Tout cela ne nous vaccinera pas contre un futur catastrophique, mais cela nous permettra au moins de l’aborder avec philosophie. 


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