Mobirise

Éloge du carburateur, Matthew B. Crawford (2010)

23.03.2021 – Par Adrien Tallent

Diplômé en physique et docteur en philosophie, Matthew B. Crawford travaillait confortablement comme directeur exécutif d’un Think Tank, jusqu’à ce qu’il décide de tout quitter pour devenir réparateur de motos dans un atelier, un virage à 360 degrés vers la pratique qu’il raconte dans cet ouvrage passionnant. Il part d’un constat simple : « ce que les gens ordinaires fabriquaient hier, aujourd’hui ils l’achètent ». Pourtant le travail manuel apporte une véritable sensation de bonheur qui nous fait ressentir notre utilité. « L’artisan est fier de sa création et il la chérit, tandis que le consommateur met constamment au rebut des objets qui fonctionnent encore parfaitement dans sa quête fébrile du nouveau ». La quête de la consommation rend triste alors que la création rend fier. 

free bootstrap templates

Partout, la divergence entre faire et penser entraine une dégradation du travail. On pense bien sûr au travail à la chaine, rendu infiniment rébarbatif mais aujourd’hui les cols blancs sont eux-aussi victimes de la routinisation et dégradation du contenu de leurs tâches. Le vrai travail intellectuel se concentre aux mains d’une élite de plus en plus restreinte.

Pourtant aujourd’hui, enseigner et apprendre des arts manuels n’ont plus la cote. Preuve en est, un principal de lycée qui ne dit pas qu’il vise 100% d’entrées à l’université serait extrêmement mal vu par les élèves et leurs parents. « L’éducation vraiment démocratique devrait éviter les deux écueils du snobisme et de l’égalitarisme irréfléchi ». Jadis faire démarrer une moto était très compliqué, faisait de vous un adulte, c’était une sorte d’éducation morale et technique. Quand on travaille manuellement, on agit sur le monde. Or, cette expérience de l’agir humain disparaît avec la technologie. Pourtant être assis dans une salle de classe puis derrière un bureau pendant des dizaines d’années a-t-il plus de sens que de savoir réparer et fabriquer des choses ? Sans doute pas.

Crawford rappelle ainsi la théorie d’Heidegger à savoir que le meilleur moyen de comprendre un marteau n’est pas de le fixer mais de le prendre et l’utiliser. Si la pensée est liée à l’action alors pour saisir le monde sur le plan intellectuel il faut pouvoir intervenir dans ce monde.  

« L’action améliore notre vision des choses dans la mesure où elle nous rend vivement conscients du moindre défaut de notre perception ». Le travail manuel implique une implication physique et psychologique qui ne se retrouve pas dans le travail à la chaine ni chez le travailleur de bureau noyé dans la hiérarchie. Le travailleur manuel, l’artisan a une liberté que ne connaitront pas les deux autres. Karl Marx explique que l’on est aliéné lorsque le produit de notre travail est approprié par quelqu'un d’autre dans mesure où ce produit est une manifestation concrète des potentialités les humaines d’un individu. La solution est alors que l’activité s’inscrive immédiatement dans la communauté. Dès lors il ne fait pas de doute, si pour Aristote « tous les hommes désirent naturellement savoir », le savoir véritable nait de la confrontation avec le réel. 



Éloge du carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail, Matthew B. Crawford

Editions La Découverte

248 pages, 19€

L'acheter sur PlaceDesLibraires. fr > Ici