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Des oies devant un écran 

04.11.2021 – Par Adrien Tallent

D’après un sondage réalisé par l’Institut Reuters en 2019, seuls 24% des Français disent faire confiance aux médias et à l’information donnée par ceux-ci. Depuis que cette enquête a été lancée en avril 2012 dans cinq pays différents (Royaume-Uni, Allemagne, France, Etats-Unis et le Danemark), il s’agit du score le plus bas jamais enregistré. Dans le même temps, nous n’avons jamais été confrontés à autant d'informations, à autant de contenus. Point intéressant et pourtant paradoxal de l’enquête : c’est BFM TV – quelle surprise ! – qui a la côte de confiance la plus basse parmi les 15 médias proposés aux sondés alors que dans le même temps elle est la chaîne d’information la plus regardée en France. Comme si on était un peu maso : on regarde ce qu’on n’aime pas. 

Nous cherchons à intensifier nos expériences, une vie qui vaudrait la peine d’être vécue ne pourrait être qu’une vie vécue à fond. Les réseaux sociaux et autres plateformes l’ont bien compris et dans une logique de nous maintenir le plus possible actif – ou passif c’est selon – ces derniers vont utiliser cette caractéristique de notre époque comme levier. On parle alors d’ “infobésité” ou de “gavage médiatique”... mais la réalité est la même : donner à voir du contenu viral aux utilisateurs proposé grâce à du ciblage sur mesure. Dès lors, on se gave, ou plutôt on se fait gaver, d’informations qui ne nous sont pas réellement utiles et qui nous parasitent plus qu’autre chose.

Aujourd’hui on est submergé d’information de mauvaise qualité fournie par les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continue etc... Mais cela va encore plus loin car afin que nous produisions le plus de données possibles, les réseaux sociaux vont utiliser de puissants mécanismes psychologiques pour tenter par tous les moyens de nous faire rester le plus longtemps possible sur leur plateforme. C’est le cas par exemple des notifications qui exploitent le FOMO (Fear of missing out), notre peur de rater quelque chose. 

Pour autant, le problème avec ce gavage est qu’il nous offre trop de possibilités. Il est impossible de regarder ne serait-ce que le catalogue Netflix. Lorsqu’une série sort, elle est immédiatement disponible en entier. On a alors développé une nouvelle expression pour désigner cette pratique qui consiste à regarder des heures et des heures de contenus de suite : le binge-watching. Nous nous gavons nous-même. Nous avons le pouvoir théorique de ne pas tout regarder mais les séries étant conçues pour être addictives, elles nous happent. Et les 5 secondes de réflexion laissées entre deux épisodes représentent trop peu pour nous dissuader.

A NOTRE RYTHME

Pour la première fois dans l’histoire nous sommes absolument maître de notre rythme. Jusqu’à une période donc tout à fait contemporaine, nous devions attendre que les transmetteurs d’informations nous les délivrent. Jadis sur la place du village à une certaine heure, et plus récemment le matin avec le journal du jour ou le soir à 20h pour le journal télévisé. De la même manière, nous devions attendre la diffusion des épisodes de série un par un à la télévision. Aujourd’hui, les actualités sont disponibles partout et tout le temps à l’heure que nous souhaitons. Idem pour les séries. Et avec les réseaux nous dictons même ce rythme.

Néanmoins, cette ultradisponibilité de l’information et du divertissement nous plonge dans un océan de possibilités. Et nous sortons rarement la tête de l’eau. Ainsi, pendant le confinement de 2020, Santé Publique France a réalisé une enquête pour connaître le temps passé derrière les écrans. Ainsi, on découvre que 23% des adultes interrogés passaient plus de 7h devant un écran. Ce pourcentage monte même à presque 50% pour les jeunes de 18 à 24 ans. Nous nous gavons nous mêmes. Dès lors, notre esprit n’est que très rarement paisible et il devient de plus en plus difficile de sortir de ce système addictif. 

FAKE NEWS ET EXTRÊME DROITE

« Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe. »

Tocqueville


Le problème de ce gavage est qu’il n’est ni complet ni équitable. Puisque nous pouvons choisir ce que nous regardons, et que les réseaux sociaux et autres agrégateurs de contenus souhaitent nous montrer ce sur quoi nous sommes susceptibles de cliquer, nous vivons dans une bulle. C’est ce que démontre Eli Pariser dans son livre The Filter bubble dans lequel il explique que nous vivons dans des bulles : nous sommes connus, segmentés, targetés par les réseaux sociaux qui dès lors nous montrent que du contenu avec lequel nous sommes d’accord. Le gavage médiatique nous pousse encore et toujours la même chose. Et à force de voir des contenus complotistes, nous annonçant le déclin de la France, l'envahissement migratoire... sans aucune contradiction on finit par y croire.

Dès lors, cette caractéristique des réseaux sociaux pose question de leur place dans une société démocratique. Les fake news et autres contenus radicaux génèrent plus de réactions et sont donc davantage mis en avant par ces mêmes réseaux. Si les fake news ne sont pas nouvelles – Michaël Foessel dans son ouvrage 1938, Récidive évoque ainsi le fait que l’avant-guerre avait vu la prolifération massives des “fausses nouvelles” – les réseaux sociaux leur donnent une caisse de résonance inédite dans l’histoire. Une étude du MIT sur Twitter révélait ainsi qu’en moyenne les fausses nouvelles étaient partagées 70% de fois plus souvent que les vraies informations. Ce type d’informations joue avec nos peurs et la peur est contagieuse. Nous souhaitons partager l’information car nous voulons protéger les nôtres. En outre, chez ceux ayant perdu confiance en les institutions, les personnes sur les réseaux qui semblent sortir du troupeau sont vues comme des rebelles, des personnes qui « osent » face à l’ordre établi quand bien même la théorie peut paraître délirante. Dès lors, chaque tentative de décoder, de rectifier des fake News, ne fait que les conforter dans leur opinion. « S’il cherche à contredire cette info, c’est qu’elle doit être vraie ». Le serpent se mord la queue.

Mais surtout ce gavage en règle est à l’origine de véritables bulles médiatiques qui mettent alors en avant des personnes foncièrement dangereuses. Ce fut le cas de Donald Trump aux Etats-Unis et cela devient le cas d’Eric Zemmour chez nous. Or, Bad buzz is still buzz. Et le polémiste d’extrême-droite l’a bien compris, n’hésitant pas à choquer pour être repris et commenté par tous. A ce sujet une statistique est édifiante. Le 8 septembre dernier, le CSA avait demandé aux médias de décompter le temps de parole d’Eric Zemmour qui, s’il n’est toujours pas officiellement candidat, se comporte comme tel. Dans la foulée, le Z est écarté de son émission quotidienne sur CNEWS. Il parle alors de “censure” et d’une “volonté de [le] faire taire”. Le pauvre. Or, entre le 11 septembre et 6 octobre, celui-ci a alors totalisé 11h35 de temps d’antenne. Contre à peine plus d’1h pour Marine, fille de Jean-Marie. Décidément la “censure” a du bon. 

Face à ces biais cognitifs et cet enfermement médiatique mais aussi social, les manières de lutter contre ces dérives semblent limitées. L’exemple d’Eric Zemmour en est une preuve. Mais nous pourrions également parler de Donald Trump qui a décidé de lancer son propre média après avoir été banni des réseaux « mainstream ». Tous ceux qui décident de communiquer sur les réseaux sociaux – nous pourrions évoquer également la chaîne Youtube de Jean-Luc Mélenchon par exemple – profitent d’une chose : si le CSA réglemente strictement l’audiovisuel, les réseaux sociaux et les sites d’information ne sont que très peu réglementés. Parlez autant que vous voulez sur Youtube ou Twitch puisque cela n’est pas comptabilisé. 

Finalement, s’il est compréhensible que le législateur panique, c’est plus par l’éducation que nous pouvons espérer endiguer ce gavage qui tourne à la crise de foie, si ce n’est à la crise de foi…


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